Groupe de musique
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Poissy-Poris, 1S octobre 1866.
35 LA MUSIQUE, LES. MUSICIENS
de musique français et étrangereseront appelés à concourir pour deux compositions musicales intitulées : Cantate de l'Exposition et Hymne de la paix, destinées à célébrer l'Exposition de 1867 et la paix qui en assure la réussite
Le comité de la, composition musicale a été institué par un second arrêté daté, comme le,premier, du 18 février.1867,
Sur sa proposition, monsieur le ministre, vous avez bien voulu autoriser un concours de poésie, associer à ses travaux plusieurs hommes de lettres et modifier la répartition des récompenses, ainsi qu il résulte des arrêtés publiés dans le Moniteur, en date des 13 mars et 6 avril 4867.
Nous avons aujourd'hui l'honneur de faire connaître à Votre Excellence le résultat de ce premier concours.
Il nous a été adressé :
Hymnes 630
Cantates 24
Pièges de vers qui, ne remplissant pas les conditions prescrites pour le concours, ont dit être écartées 84
Total des envois. . 936
Lors du vote relatif à l'Hymne de la paix, les voix étant restées, pendant plusieurs tours de scrutin, également partagées entre deux candidats, il a paru convenable au comité de diviser le prix.
En conséquence, une médaille d'or de 500 francs a été décernée à M. François Coppée, auteur des verssuivants :
HYMNE LA PAIX.
n Uns gaies, unusque label..
La paix sereine et radieuse
Fait resplendir l'or des moissons. La nature est blonde et joyeuse, Le ciel est plein de grands frissons. Hosannah I dans la forge noire
Et dans le pré blanc de troupeaux. Salut I ô reine, ô mère, b gloire Du fort travail, du doux repos
Viens, nous t'offrons l'encens des meules, Reste avec nous dans l'avenir.
Les bras tremblants de nos aïeules Sont tous levés pour te bénir.
Le front tourné vers ton aurore, Heureuse paix t nous t'implorons ; Et nous rhythmons l'hymne sonore Sur les marteaux des forgerons.
ET LES INSTRUMENTS DE NIUSIQUE. 35
Reste toujours, reste oit nous sommes,
9Et tes bienfaits seront bénis
Par la nature et par les hommes, Par les cités et par les nids.
Tous les labeurs sauront te dire Leurs grands efforts jamais troublés :
Le saint poète avee la lyre, Le vent du soir avec les blés.
Ainsi qu'un aigle ivre d'espace Vole toujours vers le soleil,
Le monde entier qui te rend grâce Accourt joyeux à ton réveil.
Car le laurier croit sur les tombes; Et ces temps-là sont les meilleurs Oie dans l'azur plein de colombes Monte le chant des travailleurs.
Une médaille d'or de 500 francs a été également décernée à M. Gustave Chou- guet, auteur des vers suivants :
HYMNE A LA PAIX.
Dieu le veut. n
1.
A l'appel viril de la France, Sous nos drapeaux entrelacés, Entonnons l'hymne d'espérance Les jours de haine sont passés 9 Un avenir meilleur se lève, Défiant les destins jaloux;
C'est au fort de briser son glaive. Dieu le veut! Peuples, suivez: nous.
FI.
Le Christ a dit : Paix sur la terre Aux coeurs de bonne volonté ! Accomplissons ce grand mystère : Le droit sous la paix abrité.
Arrière la paix des esclaves, La paix qu'on subit à genoux !
La nôtre est l'armure des braves. Dieu le veut ! Peuples, suivez•nous !
L'harmonie est la loi des mondes : Tout travaille aux divins concerts 1
16 LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
Paix courageuse, aux mains fécondes,
Fais resplendir notre univers I
Qu'en tout lieu la famille humaine
Lève au ciel son front male et doux f
La terre marche, et Dieu la mène...
Dieu nous mène I Amis, suivez-nous I
Les compositeurs pourront mettre en musique l'une ou l'autre des hymnes adoptées par la commission.
Une médaille d'or de mille francs a été décernée à M. Romain Cornut fils, auteur de la cantate suivante intitulée :
LES NOCES ISE PIROISIÉTOÉE.
CANTATE DE L'EXPOSITION.
J'ai dérobé aux demeures célestes l'élément du feu, qui e été pour les mortels le maitre de tous les arts, la source de tous les biens; et voyer par quels supplices j'expie ee crime! o
(Escriva, Prométhée enchaîné, vers 109 à 112.;
I. — Récit.
Aux confins du vieil univers.
Sur d'horribles rochers connus des seuls hivers, Du vautour immortel immortelle victime , Prométhée expiait le crime
D'avoir par un pieux et sublime larcin , Aux palais éthérés ravi le feu divin:
Le feu qui fait les arts et qui fait l'industrie , Qui produit le génie et qui produit l'amour, Et qui, régénérant notre race flétrie,
Des mortels étonnés fait des dieux à leur tour. Il était là , cloué, le Titan inflexible ;
Jupiter le frappait, sans pouvoir le punir ;
Les siècles, en passant, semblaient le rajeunir. Muet dans sa douleur terrible,
Le corps broyé, l'à me paisible,
De son gibet inaccessible
Il regardait les temps venir.
IL — Chant de l'humanité.
L'heure de la délivrance,
Cher amant, vient de sonner.
Sous le beau ciel de la France,
Vois notre hymen s'ordonner;
Vois ce palais qui se dresse
Et cette immense richesse
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 37
Que mon amour vient t'offrir ; Vois dans leur pompe royale, Pour la fête nuptiale,
Tous les peuples accourir.
Choeur des peuples.
Triomphe.! victoire ! Paix et liberté I
C'est le jour de gloire De l'humanité.
III. — Chant de Prométhée.
Quel bienfaisant génie a délié ma chaine? Quelle puissance souveraine
A vaincu le courroux
Des dieux cruels, des dieux jaloux?
0 vents amis, où me transportez-vous ? Superbes portiques,
Vos splendeurs magiques
Enchantent mes yeux;
Tout n'est que surprise ,
Charme, convoi tise,
Pour mes sens joyeux.
Quelle main déploie
La pourpre et la soie
Sur mes membres nus?
A mon ceil qui s'ouvre
Qui donc vous découvre.
Secrets inconnus ?
Choeur des peuples.
Triomphe ! victoire ! Paix et liberté I
C'est le jour de gloire De l'humanité.
IV. — Prométhée et l'humanité.
De notre hymen c'est l'heure solennelle!
Descendez, troupe des amours, Venez, venez sur la terre nouvelle Faire briller de nouveaux jours!
Viens, toi surtout, bonne et sainte justice, Qui fais la paix et l'unité;
A ta mamelle, 8 céleste -nourrice, Tous boiront la fraternité t
3$ LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
Chœur des peuples.
De leur hymen c'est l'heure solennelle Descendez, troupe des amours ; Venez, venez sur la terre nouvelle Faire briller de nouveaux jours.
Le comité s'est réservé de si atuer ultérieurement, en ce qui concerne le pris de 5,000 francs, qu'il est autorisé à décerner au pogte dont l'hymne remplirait les conditions de 'popularité indiquées au second paragraphe de l'article 4 de l'arrêté de Votre Excellence, en date du 18 février 1867.
Il est nécessaire que les trois pièces de vers que nous avons l'honneur de vous adresser soient portées immédiatement à la connaissance du public, et nous prions Votre Excellence de vouloir bien leur assurer la plus grande publicité.
Tel est, monsieur le ministre, le résultat de la première partie de la mission que Votre Excellence nous a confiée.
Veuillez agréer, monsieur le ministre, l'assurance de notre haute et respectueuse considération:
MM. ROSSINI , président d'honneur ; AUBER , de l'Institut, président; BARBIER (Jules); BANVILLE (Théodore si); BERLIOZ , de l'Institut CARAFA, de l'Institut ; DAVID (Félicien); GAUTIER (Eugène); GAUTIER (Théophile); KASTNER (Georges), de l'Institut; MELLINET (le général); PONIATOWSKI (le prince); REISER , de ThISDIllt; SAINT-GEORRES (DE), THIERRY (Édouard); THOMAS (Ambroise), de l'Institut; VERDI.
L'EPINE, secrétaire ;
RAMOND, secrétaire adjoint.
Oit a vertement critiqué les vers de M. Romain Cornu t, et on a trouvé bizarre l'idée de faire marier le fils d'Iapet et de Climène, qui s'était sacrifié au bonheur de l'humanité, aveccette mêmehumanité. Je trouve, quant à moi, les vers du jeune poête,—il n'avait,dit-on, que dix-sept ans lorsqu'il les composa sous la direction de son père,—très–passables, et l'idée des noces de Prométhée découle logiquement de l'histoire même de ce pauvre diable de dieu qui s'est naïvement sacrifié pour les hommes, qui n'en valent pas la peine.
Il faut que l'humanité soit bien incorrigible, puisqu'elle ne s'est pas corrigée malgré, tant d'ambassadeurs célestes qui out prêché la bonne parole sur tous les tons et dans toutes les langues. Pauvres dieux t ils sont vraiment à plaindre. Je les vois clans toutes les religions passées et présentes , à toutes les époques et dans tous les pays, se mettre en quatre, se faire torturer de mille façons et essuyer tous les affronts pour
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE.
instruire les hommes et les réhabiliter, sans que les hommes soient jamais ni instruits ni réhabilités. • Le mal résiste au bien , et les dieux n'ont pas beaucoup de succès.° Sans compter qu'on se moque d'eux après les avoir adorés, et qu'ils servent à la confection d'opéras bouffes les plus joyeux du monde, au dire des crevés et des crevettes des quatre ou cinq parties du globe. Que de peines ils se fussent épargnées et ils nous eussent épargnées, ces excellents dieux, si, une fois résolus à créer notre espèce, ce qui n'était vraiment pas bien utile , ils l'eussent créée bonne au lieu de la créer méchante! Il ne leur en eût. pas coûté davantage, et détestant le mal comme ils le détestaient, il est étrange que l'idée de former les hommes suivant leur goût ne leur soit pas venue à l'esprit. Mais on ne s'avise jamais de tout.
Toujours est-il que Prométhée serait encore dévoré par l'insatiable vautour sans M. Romain Cornet qui, profitant de l'Exposition universelle, a eu la généreuse pensée de lui faire briser ses chaines par l'humanité, sa belle et reconnaissante fiancée.
Les vers de l'hymne à la paix de M. Coppée, sont loin d'être irréprochables, mais les concours de poésie ouverts à toutes les époques nous montrent que la poésie n'est point un objet de commande, comme un paletot ou unetarte aux pommes. Elle nous vient,quand elle nous vient, en toute liberté, et c'est la muse qui dicte les sujets à traiter, jamais les poètes qui les lui imposent.Le plus grand défaut de l'hymne de M. Coppée est de se préter difficilement à l'inspiration du musicien. La pièce de M. Chouquet lui est préférable sous ce rapport et aussi, suivant nous, comme idées et comme facture.
Voici dans quels termes le comité invitait les compositeurs français et étrangers à mettre les trois pièces couronnées en musique.
COMITÉ DE LA COMPOSITION MUSICALE.
L'article 2 de l'arrêté de S. Exc. le ministre d'État et des finances, vice- président de la commission impériale. en date du 18 février 4867, décide que les compositeurs français et étrangers seront appelés à concourir pour deux compositions musicales dites Cantate de l'Exposition et Hymne de la Paix.
En livrant aux compositeurs les paroles adoptées par le comité, il importe de préciser les conditions de ce concours en ce qui concerne la musique.
La Cantate de l'Exposition sera écrite pour orchestre, solos el, chÅ“urs. La plus grande liberté est laissée aux compositeurs quant à la forme qu'ils jugeraient Ã
tu LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
propos «adopter. Toutes les ressources nécessaires à l'exécution d'une oeuvre importante seront mises à la disposition du lauréat.
L'Hymne de la Paix sera écrit pour une seule voix. Ce que les compositeurs doivent s'appliquer à produire est un chant large et bien rhythmé, réunissant, autant que possible, les conditions voulues pour devenir populaire.
Conditions générales. Il n'est pas interdit aux compositeurs de concourir à la fois pour l'hymne et ]a cantate; mais chaque concurrent ne pourra présenter au concours qu'un seul hymne et une seule cantate.
Les manuscrits, revêtus d'une épigraphe, devront être parvenus au commissariat général de l'Exposition universelle, avenue de La Bourdonnaye, na 2, au plus tard le 5 -juin 1867 , à midi. Ils seront sous pli cacheté à l'adresse du conseiller d'État, commissaire général.
Le même pli contiendra une enveloppe scellée renfermant l'épigraphe, ainsi que le nom et l'adresse de l'auteur.
Ces correspondances n'ont pas besoin d'être affranchies.
Paris, le RS avril 1861.
MM. ROSSINI , président d'honneur ; AUBER, de l'Institut, président ; BARBIER (Jules); BANVILLE (Théodore un); Banctoz , de l'Institut ; GARAFA , de l'Institut; Dnvm (Féliden) ; GAUTIER (Eugène) ; GAUTIER (Théophile) ; KASTNER (Georges), de l'Institut; MELLINET (le général); PONIATOWSKI (le prince); RUER, de l'Institut; SAINTGEORGrs ; THIERRY (Édouard) ; THOMAS (Ambroise), de l'Institut; VERDI.
L'amie, secrétaire;
RAMONS, secrétaire adjoint.
Dès le 7 juin, l'examen des envois de musique commença, et le l2 du même mois, le Moniteur contenait la note suivante :
EXr0SITION SES OEUVRES MUSICALES.
Le comité de la composition musicale a décerné aujourd'hui, à l'unanimité et au premier tour de scrutin , le prix unique à la cantate présentée au concours international de musique par M. Camille Saint-Sans.
Ce prix lui a été disputé par cent deux concurrents.
On savait la nouvelle dans le monde musical avant que le Moniteur en parlât, et on savait aussi, — ce que le rapport du comité devait constater plus tard , — que l'oeuvre du lauréat avait produit sur les membres du jury un enthousiasme véritable. Le style de cette cantate, qui rappelle en quelques endroits la nouvelle école allemande autant que l'orchestration où les cuivres sont si heureusement et si hardiment employés, avait fait croire à quelques examinateurs qu'ils avaient couronné l'ceuvre inspiré de quelque blond Germain. Qui sait si le nom du
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 44
plus célèbre de tous , l'inimitable (c'est heureux parfois) auteur de Cristian et Isolde, n'a pas traversé l'esprit intrigu é du jury ?Enfin le doute s'éclaircit, et l'enthousiasme redoubla quand on lut le nom de Saint- *Ans. C'était un beau succès pour ce jeune maitre , et c'était aussi un succès pour la France qui sortait victorieuse d'une lutte musicale universelle et des plus sérieuses.
Restait à connaître la décision du comité relativement aux hymnes à la paix. Ce concours malheureusement fut loin d'être aussi satisfaisant que celui des cantates, car le jury déclara qu'il n'y avait pas lieu à décerner de prix.
Cette sentence inattendue, prononcée solennellement urbi et orbi, mit le feu aux poudres si inflammables de l'amour-propre musical des compositeurs. De grands mots et même de gros mots se firent entendre publiquement pour prouver une fois de plus que la comédie ne mourra " pas tant que la vanité sera (le ce monde.
Quand la discorde éclate parmi les hommes qui , par gent et par pro::: fession , se sont voués au culte de le sainte harmonie , c'est la plus complète et la plus aigre des discordes. Le proverbe a raison : les extrêmes se touchent. Les 807 compositeurs (il y en avait bien là six ou sept cents qui ignoraient jusqu'à la manière de noter leurs sublimes inspirations) crièrent à la perfidie , à la mystification, à la vengeance I Les plus calmes se contentèrent,—et ceux-là avaient, je crois, raison,— de trouver bien sévère le, ugement du comité : t Eh quoi !disaient-ils, pas un chant, parmi tous ces chants envoyés de tous les points de l'Europe par des musiciens de toutes les nations, qui ait mérité ne fùt-ce qu'une simple mention honorable? Un brevet d'incapacité décerné par cet orgueilleux comité en guise de médailles et de prix de à ,000 francs solennellement promis ! C'est outrageant. n Et plusieurs d'entre eux se réunirent pour rédiger la protestation suivante, qu'ils adressèrent au directeur de l' Art musical :
« A Monsieur le Directeur de /11IT 11111S1CAL.
• Paris, le 18 juin 1867.
MONSIEUR,
Beaucoup d'artistes et d'amateurs trouvent étrange la décision du jury relative au concours pour la musique des hymnes à la paix.
On a peine à croire que sur 823 concurrents, pas un n'ait su rendre con-
,
renablement l'expression des paroles proposées.
Pour vérifier ce résultat, nous engageons tous nos collègues à envoyer
42 LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
leurs manuscrits au siège social de la Société des compositeurs de musique, 05, rue Richelieu. Ces manuscrits seront examinés à nouveau, avec le plus grand soin et sans la moindre précipitation, par un jury nommé par les compositeurs eux- mêmes; on les classera par ordre de mérite et on publiera le résultat.
« Il ne faut point oublier que, dans un pays où tout s'appuie sur la base du suffrage universel , l'élection est la seule manière régulière de constituer un jury.
« C'est ensuite au publie, dernier juge en matière d'art, qu'il appartient de prononcer sur la valeur comparative des morceaux exécutés devant lui.
Veuillez insérer cette note dans votre plus prochain numéro, et agréez, Monsieur le Directeur, l'expression de nos vifs remereiments.
e PLUSIEURS COMPOSITEURS.
Les compositeurs anonymes qui rédigèrent cette lettre ont eu quatre torts, bien comptés : premier tort, de ne pas signer leur protestation ; second tort, d'avoir accepté le jury formé par la commission impériale, puisqu'ils pensaient, que l'élection est la seule manière régulière de constituer un jury, ce qui, du reste, est une erreur ; troisième tort , de constituer, de leur autorité privée, la Société des compositeurs de musique en cour d'appel musical, et quand plusieurs des membres les plus distingués de cette société faisaient partie du comité incriminé ; quatrième tort enfin, — et celui-ci me parait le plus grave, — de n'avoir pas mérité le prix qu'ils avaient brigué avec plus de zèle que de bonheur. Mais l'amour-propre froissé ne réfléchit pas, et c'est là précisément son excuse, quand il est excusable. Toujours est-il que M. Wekerlin, un des fondateurs de la Société des compositeurs de musique, s'émut à la lecture de cette protestation et crut de son devoir d'y répondre de la manière suivante :
• MON CHER MONSIEUR ESCUDIER, •
« L'A ri musical cl u 20 juin renferme une lettre à proposdu CORCOUTSpourl'Hytnne de la Paix. Cette lettre, qui ne porte pas de signature, semble impliquer la Soeilté des Compositeurs de musique dans une résolution dont elle est parfaitement innocente. Le comité de cette société ne s'est pas réuni depuis plus d'un mois, et n'a donc pu prendre aucune décision, ni pour cela ni pour autre chose. Il eût été étrange d'ailleurs que ce comité, qui renferme dans son sein quatre ou cinq membres ayant fait partie de la commission instituée pour juger le concours des cantates, se fût chargé d'une semblable responsabilité, pour ne pas dire contradiction.
« Se le répète : la Société des Compositeurs de musique est complétement étrangère h la lettre en question. « Veuillez recevoir, mon cher Monsieur Escudier,
mes meilleurs compliments,
. J.13. WEKERLIN.
a Paria, dimanche..
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 43
Le Ménestrel, rendant compte de ces débats , avait nommé M. Poisot à la tête des mécontents : « Certes, disait le Ménestrel, nous sommes des premiers à reconnaître le talent de M. Poisot et autres compositeurs qu'on met en avant, et nous les croyons fort capables de composer un hymne satisfaisant : sed errare humanum est; et c'est ce que leur amour- propre de compositeur semble ne pas vouloir admettre. » M. Poisot, se sentant piqué par le désaveeu de M. Wekerlin autant que par les réflexions du Ménestrel, fit d'une pierre deux coups et riposta furieusement par la lettre suivante :
« A Monsieur le Directeur du 1110,SIESTREL
« J'ignore le nom du rédacteur de votre entre-filets (page 294 du Ménestrel , numéro du 1 I sont 4867); je m'adresse donc à vous pour une rectification utile.
Je n'ai jamais voulu choisir le nouveau jury parmi les membres de notre société exclusivement. — J'ai dit seulement que si le nombre des manuscrits envoyés était suffisant, les compositeurs concurrents éliraient eux-mêmes leur jury. Je regrette l'opposition que nie fait Wekerlin, dont j'estime le talent et j'honore le caractère ; niais je ne puis croire que ces petits dissentiments inquiètent l'administration supérieure. Mon amour-propre n'est ici nullement en jeu , et la preuve, c'est que je me retire du nouveau concours , moi et mon hymne; cc que je tiens à constater, c'est que la justice a été violée, et je le prouverai quand on voudra.
« Veuillez insérer ces lignes dans votre prochain numéro , et croire, cher directeur, à ma sympathie.
e Cil. POISOT.
Nous aussi nous avons de l'estime pour le talent de M. Poisot ; mais quelle verdeur chez ce polémiste t « La justice a été violée, et je le prouverai quand on voudra. » Il est fà cheux que M. Poisot n'ait pas mis cette dernière phrase en musique ; il nous eût offert là un bel effet de fortissimo d'orchestre avec un accord de septième diminuée sur le mot violée, et une cadence à la Handel sur les mots quand on vaudra. Le fait est que la justice n'avait point été violée et qu'elle ne pouvait pas l'être avec des hommes tels que tous ceux dont se composait le comité institué par la commission impériale.
Cependant la critique musicale de tous les journaux grands et petits s'émut à son tour :
« Attaquer le jury, écrit M. d'Aunay dans le P igaro , me semblerait injuste, alors qu'il s'est si nettement prononcé quant à la cantate. Je me permettrai seulement de lui donner un conseil. Parmi les huit cents et quelques morceaux qu'il a dit entendre, il y en a bien cinquante qui ont le sens commun.
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44 LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
a Ne pourrait-on faire ce tri , et ouvrir un nouveau concours entre ces compositeurs triés ?
(M. d'Aunay se trompait : il n'y en avait pas vingt de réellement passables.)
De son côté, mon confrère et ami Gustave Chadeuil ne se lassait, dans le feuilleton du Siècle, de demander des éclaircissements au jury :
« Avec une persévérance, dit-il, dont nos lecteurs apprécieront l'intention louable, nous avons demandé au comité de composition musicale comment son examen s'était opéré relativement au concours des hymnes et des cantates en l'honneur de l'Exposition universelle.
« Un nombre formidable d'artistes ou d'amateurs de tous les pays ont mis en musique les couplets couronnés de l'Hymne à la Paix, et pas un d'eux n'a été jugé digne du prix.
Est-ce bien possible ci
a Il parait que c'est possible, puisque cela est.
a Tout le monde s'en est étonné. Comment t ni en France, ni en Italie , ni en Allemagne, nulle part, parmi les productions de tous ces concurrents des diverses nationalités artistiques , on n'a rien trouvé qui valùt la peine d'être exécuté publiquement ? Mais alors c'est la déchéance de l'art que le jury vient de signer, tout simplement.
« Ne pouvant admettre les conclusions du jury musical, nous avons posé des questions pratiques que nous rappelons succinctement.
a Comment s'est fait l'examen? A-t-on réparti les airs entre tous les membres du comité chargés de rapports individuels, ou le comité tout entier a-t-il successivement écouté tous ces morceaux ? Combien de séances pour ce travail ?. Quels ont été les moyens ? Est-ce une simple lecture qu'on a faite, une exécution sommaire au piano, que sais-je ? Avait-on des chanteurs? Lesquels ?
J'aurais pu répondre aux questions de Chadeuil avant que le comité ne livrà t son rapport au Moniteur, car, en ma qualité de membre du comité de l'exécution musicale, je pus me renseigner auprès de quelques-uns des membres du comité de la composition musicale. Ces messieurs, qui n'avaient rien à cacher à personne, ne se firent aucun scrupule de dévoiler à mes yeux ce mystère qui n'en était point un.
Il faut d'abord savoir que, sur les 807 pièces de musique envoyées au concours, quatre cents étaient écrites par de braves amateurs qui manquaient des premières notions dela musique. Quelque chose comme votre frotteur ou votre porteur d'eau concourant aux Jeux floraux! Pour juger de pareilles compositions, un coup d'œil suffit ; en une heure, on en jette cent au panier. Sur les quatre cents qui restaient à examiner, on en trouva deux cents environ qui péchaient par les lois de la compositior ou de la prosodie ; cent qui , sans être incorrectes, n'offraient
HT LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 45
aucun mérite ; cinquante à peu près médiocres , et le reste digne d'étre examiné derechef. Ces derniers morceaux furent chantés, accompagnés au piano et sérieusement discutés. Quelques-uns révélèrent un mérite réel de composition , mais ils s'éloignaient du but qui avait été proposé ; aucun ne remplissait absolument les conditions du programme. Le travail d'élimination continuant, il ne resta plus que trois hymnes en cause. Puisqu'en fin de compte on ne put s'entendre pour donner le prix à aucun d'eux, on aurait au moins dû les honorer tous les trois d'une mention.
La décision du jury, qui avait si fortement irrité les aspirants au prix de 5,000 francs, avait paru dans le Moniteur du 15 juin ; le 10 juillet, on lisait clans les colonnes du journal officiel le rapport suivant , attendu avec une fiévreuse impatience et qui, nous devons l'avouer, ne satisfit que médiocrement les intéressés, en soulevant quelques mordantes observations de la critique musicale
COMITÉ DE LA COMPOSITION MUSICALE.
Rapport d Son Excellence le Ministre d'Étatet des finances, vice-président
de la Commission impériale.
MONSIEUR LE MINISTRE,
Les travaux du comité de la Composition musicale sont terminés. Nous croyons devoir faire connaître à Votre Excellence les résultats que nous avons obtenu.;, les décisions que nous avons prises, les motifs qui notas les ont fait adopter.
Dans sa séance du 7 février 4867, la commission impériale a décidé que l'art de la musique serait représenté à l'Exposition an triple point de vue de la composition, de l'exécution et de l'histoire, Elle a appelé les compositeurs français et étrangers au concours, leur demandant deux compositions musicales destinées à célébrer l'Exposition de 1867 et la paix qui en assure la réussite : la première intitulée Cantate de l'Exposition; la seconde : Hymne de la Paix. Par ses deux arrétés du 48 février ISM, Votre Excellence a posé les bases de ce concours et nous a chargés de l'organiser et de lejuger. Nous nous sommes aussitôt réunis.
Dans sa première séance, le comité s'est demandé si le choix des paroles devait être laissé aux compositeurs. Il lui a semblé que la poésie et la musique, ayant chacune leur part dans le succès de l'oeuvre couronnée, devaient participer l'une et l'autre au concours et aux récompenses. Il y avait d'ailleurs à craindre que le manque d'unité dans l'importance et le caractère des morceaux présentés ne rendît tout choix fort difficile ; les proportions restreintes de l'hymne de la paix avaient déjà fait renaître bien des romances composées à l'occasion des voyages de Leurs Majestés, la plupart inspirées par les paroles impériales L'Empire , c'est la paix. Un compositeur de mérite pouvait
46 LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
échouer à cause de paroles médiocres, un compositeur médiocre pouvait réussir grâce au talent du poète. Ces considérations frappèrent Votre Excellence, et elle voulut bien autoriser l'ouverture d'un concours de poésie dont le Moniteur du 13 mars 1867 indiqua les conditions.
Appelant les poètes au concours, le comité a désiré s'adjoindre plusieurs hommes de lettres. MM. Th. de Ban-ville , Jules Barbier, Th. Gautier, de Saint- Georges et Ed. Thierry ont bien voulu partager ses travaux.
L'article 4 de l'arrêté du 18 février 1867 avait annoncé que deux médailles d'or, deux médailles d'argent, deux médailles de bronze et six mentions honorables seraient mises à la disposition du comité pour récompenser les auteurs des (ouvres classées au premier rang, et qu'une somme de 10,000 fr. pourrait, en outre, être attribuée, sur la proposition du comité, à l'auteur de l'oeuvre qui serait jugée digne de figurer à l'avenir, à titre d'hymne, clans les solennités i nternationales.
Le comité a pensé que, pour un concours aussi exceptionnel, un prix unique aurait une importance plus réelle ; que les compositeurs d'un talent éprouvé ne s'exposeraient pas à recevoir une mention, mais qui ils concourraient volontiers, s'ils étaient certains qu'en cas d'échec leurs envois demeureraient inconnus. Il a pensé, en outre, que l'appel fait à tous les compositeurs étrangers et français n'avait pas pour but un classement par ordre de mérite, mais bien le choix d'une oeuvre unique dans chacun des deux genres désignés; que ces deux morceaux devant être seuls exécutés, il ne convenait pas de prononcer un jugement arbitraire dans sa forme, puisque le public n'aurait pas à le sanctionner.
Les concurrents ont donc été informés, par un avis daté du 18 mars et inséré au Moniteur, que la répartition des récompenses était ainsi modifiée
Cantate de l'Exposition.
Une médaille d'or pour l'auteur des paroles; Une médaille d'or pour l'auteur de la musique.
Hymne de la Paix.
Une médaille d'or pour l'auteur des paroles;
Une médaille d'or pour l'auteur de la musique.
Dans le cas seulement où le comité jugerait que les conditions indiquées par le le paragraphe de l'art. a de l'arrêté du 18 lévrier 4867 ont été remplies : 3,000 fr. pour l'auteur des paroles de l'hymne;
5,000 fr. pour l'auteur de la musique.
Il a été annoncé, en outre, que, pour assurer le secret du concours, tous les manuscrits qui n'auraient pas été réclamés un mois après le prononcé du juge- Ment seraient brûlés.
Telles étaient les conditions offertes aux candidats lorsque les concours ont commencé.
Le 47 avril, le comité s'est réuni pour entreprendra l'examen des poésies
ET LES INSTRUM.ENTS DE MUSIQUE.
adressées à la commission impériale. Le nombre des hymnes admis au concours a été de.
celui des cantates de.
222
Ensemble 852
630
Manuscrits ne remplissant pas les conditions du programme, et écartés. 84
Total des envois 930
Procédant par élimination, le comité, après un premier examen, a conservé 8 cantates et à 0 hymnes. Après plusieurs épreuves, 5 cantates et 38 hymnes ont été écartés de nouveau. Le vote a donc porté sur 2 hymnes et 3 cantates.
En ce qui concerne l'hymne de la paix, les voix s'étant constamment réparties en nombre égal sur les deux conturrents, il a été décidé que le prix serait partagé. En conséquence, deux médailles de 500 fr. chacune ont été décernées à M. Gustave Chouquet (épigraphe : Dieu le veut I) et à M. François Coppée (épigraphe : Une puées, unusque lober). Une médaille de 1,000 fr. a été décernée à M. Romain Connut fils, auteur de la cantate intitulée : les Noces de Prométhée, et portant pour épigraphe : ‘, J'ai dérobé aux demeures célestes l'élément du feu, etc. »
Plusieurs cantates remarquables ont été écartées à regret par le comité, à cause de leur développement qui ne permettait pas de les mettre en musique.
Les paroles choisies ont été publiées dans le Moniteur. Il importait de préciser en mArrie temps les conditions du concours en ce qui concernait la musique; c'est ce qui a été fait.
La plus grande liberté a été laissée aux compositeurs quant à la forme qui ils jugeraient à propos d'adopter pour la cantate; toutes les ressources nécessaires à l'exécution d'une oeuvre importante ont été promises au lauréat. L'hymne de la paix, oeuvre plus populaire qu'artistique, devait être traité dans de tout autres conditions, et, pour répondre aux données du premier programme, le comité a demandé une mélodie large et bien rhythmée, destinée à être chantée sans accompagnement par un soliste ou par des voix à l'unisson.
Le 7 juin, l'examen des envois de musique a commencé.
Le concours ayant un caractère éminemment international, nous avons prévenu MM. les commissaires accrédités auprès de la commission impériale que quatre places avaient été réservées dans le comité à des compositeurs étrangers. Nous les avons priés de faire, d'un commun accord, le choix de ceux qu'il leur conviendrait d'y voir figurer. Les délégués dont les noms suivent ont été successivement désignés :
M. Gevaert, par le royaume-uni de la Grande-Bretagne et d'Irlande, la Belgique et les Pays-Bas ;
M. le docteur flanslick., par l'Autriche, la Suisse, le Wurtemberg, la Bavière, la liesse et le grand-duché de Bade;
M. le chevalier Soriano Faunes, par l'Espagne, le Portugal, la Grèce, l'empire ottoman et les principautés roumaines;
48 LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
M. Asger Hammerik, par la Russie, la Prusse, le Danemark, la Suède et la NOr uvée.
Il a été présenté 102 cantates, et nous nous plaisons à reconnaître que nous n'avons jamais assisté à un concours plus fort, plus élevé. C'est à peine si trois ou quatre morceaux étaient inexécutables. Quinze des manuscrits réservés après un examen minutieux eussent été dignes de recevoir le prix. Continuant à procéder par élimination, nous avons conservé, pour une dernière épreuve, quatre partitions qui se recommandent à la plus sérieuse attention du comité par des qualités diverses.
Toutefois celle qui portait l'épigraphe :
a La musique est dans tout, un hymne sort du monde. e
Vivres HUGO.
a réuni au premier tour de scrutin l'unanimité des suffrages, et le nom de son auteur, M. Saint-Saëns, a été accueilli par de chaleureux applaudissements. En raison de la force exceptionnelle du concours, et sans s'écarter des conditions arrêtées par lui, le comité croit pouvoir publier les épigraphes des trois manuscrits qui les derniers ont le plus particulièrement appelé son attention. Ce sont les suivantes :
a Les siècles t ses pieds comme un torrent s'écoulent. »
« Dieul seul est grand. » « Alsace. »
Le comité serait heureux que les trois concurrents consentissent à la publication de leurs noms dans le Moniteur. Il attendra jusqu'au 30 juin leur décision à cet égard.
Nous sommes loin d'avoir à constater le même succès, Monsieur le Ministre, pour l'Hymne de la Paix. Nous avons examiné 807 morceaux : 566 avec les paroles de M. Gustave Chouquet, 241 avec celles de M. François Coppée. Le comité, après do nombreuses séances consacrées à cet examen , a déclaré par 13 voix contre 5 qu'il n'y avait pas lieu de décernes: le prix.
En signalant à Votre Excellence le peu de succès du concours, il est de notre devoir de reconnaître l'extrême difficulté que présentait l'exécution du programme imposé. Les circonstances ont une large part dans le succès des hymnes populaires. Fils de l'enthousiasme, ils naissent à des heures indéterminées , et si tous les peuples ont leurs chauds nationaux et patriotiques, il n'en est aucun qui puisse se vanter de posséder un hymne de la paix. La plus grande partie des morceaux que nous avons eu à juger avaient , en dépit du sujet, l'allure martiale et belliqueuse; quelques autres, remarquablement écrits d'ailleurs, ne pouvaient pas se passer du secours de l'orchestre et des chceurs. Aucun ne remplissait les conditions du programme.
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 49
Nous avons consacré vingt séances à ces divers concours. Nous avons successivement examiné ;
936 pièces de vers. . . • Hymnes. 630
Cantates. 222
Manuscrits ne remplissant pas les conditions im, posées. 8A
9701noreeaux de musique. 936
Hymnes. 807
) Cantates. 102
• Manuscrits ne remplissant pas les conditions itn-
posaes. 61
970
Bien que l'examen des hymnes de la paix ne nous ait révélé aucune oeuvre saillante, nous devons mentionner ici les heureux effets du concours dont Votre Excellence a pris l'initiative. Il a donné naissance à une oeuvre exceptionnelle et a permis de constater à quelle hauteur s'est maintenu le niveau de l'art musical. Il a été pour nos jeunes compositeurs un stimulant puissant, et tous vous en sont, croyez-le bien, profondément reconnaissants.
Tel est, Monsieur le Ministre, le résumé de nos travaux.
Nous prions Votre Excellence d'agréer l'expression de nos sentiments de haute et respectueuse considération.
Bossus', président d'honneur ; Auber, de l'Institut , président ; ASGER
HAMMERICK; BANVILLE (Théodore ne); BARBIER (Jules); BERLIOZ ,
• l'Institut ; GAMBA, de l'Institut ; COHEN (Jules); DAVID (Félicien); GAGTIEFI (Eugène); GAUTIER (Théophile); GEVACHT ; HANSLICK (le docteur); KASTNER (Georges), de l'Institut ; MELLINET (le général) , sénateur ; PONIATOWSKI (le prince) , sénateur; RÉBER , de )'Institut; SAINTGEORGES (DE).
À l'apparition de ce long, trop long rapport, les musiciens ont gardé le silence, mais la critique a parlé. Elle a reproché plus d'un tort au jury, qui ne les méritait pas, et s'est égayée, avec plus de raison peut- être, sur certains passages du rapporteur au point de vue du style et de la logique. Le rapport dit que les événements ont une large part dans le succès des hymnes populaires ; que ces hymnes sont fils de l'enthousiasme, qu'ils naissent à des heures indéterminées, et que si tous les peuples ont leurs chants nationaux, il n'en est aucun qui puisse se vanter de posséder un hymne de la paix. À cela la critique répond : Comment pouvez-vous savoir que les hymnes à la paix sont fils de l'enthousiasme et naissent à des heures indéterminées, puisqu'il n'est aucun peuple, d'après vous, qui puisse se vanter de posséder un seul
50 LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
hymne à la paix ?... Ce n'est pas tout. Le rapport ajoute : « Aucun morceau ne remplissait les conditions du programme » ; et dix lignes plus loin on lit : « Nous avons successivement examiné » (c'est toujours ainsi qu'on examine) « 970 morceaux de musique : hymnes, 807 ; cantates, 102; manuscrits ne remplissant pas les conditions imposées, 61.» « Ah I ça, exclame la critique, mais je n'y comprends plus rien. Tout à l'heure aucun ne remplissait les conditions du programme ; à présent il y en a seulement 61 gui ne remplissent pas les conditions imposées I A Puis la critique n'a point laissé passer cette phrase : Pas d'oeuvre saillante, mais une couvre exceptionnelle. Comment ce qui est exceptionnel n'est-il pas saillant , et comment ce qui est saillant n'est-il pas exceptionnel? Enfin le rapporteur, qui constate qu'il n'y a pas eu lieu à décerner de prix, ajoute aussitôt que ce concours a permis de constater à quelle hauteur s'est maintenu le niveau de l'art musical. A la hauteur de la cave, évidemment, riposte gaiement la critique.
Mais ce sont là des peccadilles de rédaction qui ne diminuent en rien les louables et utiles travaux du comité. Il faut excuser le rapporteur et pardonner à la critique qui, à l'égal des roquets de bonne maison , aboie sans cesse et mord quelquefois sans souci des personnes et suivant son humeur capricieuse.
En somme, le comité de l'exécution musicale produisait à la commission impériale trois pièces de poésie dont deux malheureusement n'avaient plus d'objet, et une partition remarquable avec orchestre et choeurs, due à la plume d'un compositeur français triomphant de tous les concurrents étrangers. C'était bien quelque chose.
Mais qu'allait faire de cette partition couronnée la commission impériale? C'est ce qu'on verra plus loin, quand nous parlerons de l'exécution musicale.
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 51
COMITÉ DE L'EXÉCUTION MUSICALE.
PREMIERE SECTION.
Concerts avec orchestre et choeurs.
C'est à Berlioz que nous devons les premiers festivals qui attirèrent tout le Paris musical dans ce même Palais de l'Industrie , qu'on aurait cieux fait d'appeler Palais de l'Harmonie. Avant l'entreprise audacieuse et grandiose do ce maître français, les Parisiens ignoraient qu'on Mit réunir d'aussi formidables masses d'exécutants et qu'elles pussent louer avec ensemble. Toutefois le Parisien, qui se lasse de tout, se lassa bientôt des festivals, qui d'abord avaient si fort piqué sa curiosité ; malgré tous les efforts de Berlioz, malgré le prestige de son talent, — très-contesté alors, il est vrai, mais s'imposant en raison même de toutes les contestations, — le maitre succomba sous le poids de frais énormes, et les festivals rentrèrent dans le néant.
En Angleterre,de semblables manifestations musicales eussent enrichi leur directeur. J'ai lu, dans un journal anglais, que qu atorze mi lle auditeurs avaient assisté à un festival monstre organisé au Palais de Cristal par M. Distin. Cinq orchestres, trois raille choristes et cinquante chanteurset instrumentistes solistes y exécutèrent un programme composé de quarante-trois morceaux. Avec un concert comme celui-là , on peut faire provision d'harmonie pour son année, quand on est modeste ; d'autant que lesprix des billets aux festivals anglais ne se délivrent pas pour rien. Aussi les recettes atteignent-elles là -bas des chiffres fabuleu x. Le festival de Leeds produisit, il y a quelques années, 7,ti00 liv. st. (187,;300 fr.); celui de Birmingham plus encore, 18,000 liv. st. (270,000 fr.). Nous n'en sommes pas encore là en France, tant s'en faut.
Mais si les auditeurs manquent quelquefois dans les concerts à Paris, en revanche les musiciens de tout bois et de toutes cordes y abondent avec les chanteurs.
Paris est la ville de toutes les ressources. En frappant du pied , si le pied se heurte coutre un sac de pièces de cinq francs au son argentin et sympathique, ce qu'on souhaite apparaît aussitôt. Le comité chargé d'organiser des concerts avec orchestre et choeurs donna ce coup de pied suprême sur un sac de 60,000 francs mis à sa disposition par la commission impériale, et il sortit comme de dessous terre douze cents
frY LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
instrumentistes et chanteurs, chiffre énorme, mais à peine suffisant pour remplir d'ondes sonores le vaste Palais de l'Industrie des Champs- Élysées.
L'organisation de ces fêtes de l'harmonie exigeait donc relativement peu d'efforts dans les douces conditions faites au comité de la première section et son histoire ne remplirait pas une page de ce livre, si dans leur programme n'avait figuré une couvre nouvelle de l'auteur de Guillaume Tell.
C'était là un événement musical considérable , et. cette composition dédiée à l'Empereur occupa le monde artiste avec une extrême passion. Elle l'occuperait peut–être encore si l'illustre musicien n'avait pris la 'résolution inébranlable de ne pas laisser imprimer son couvre et de la renfermer dans des cartons–sarcophages d'oit il ne veut plus qu'elle sorte.
La vérité n'a pas encore été dite sur cet hymne, qui serait mieux appelé une cantate , car c'en est une clans toutes les conditions exigées du genre. Nous l'apprécierons en détail plus loin.
C'est à l'initiative de M. P. Ramond , secrétaire–adjoint do comité et ami du maestro, que l'Exposition universelle et le public ont été redevables d'avoir entendu, — trop peu entendu, — cette oeuvre si brutalement et si injustement maltraitée par une certaine presse.
Un jour, M. Ramond va faire sa cour à Rossini dans le petit palais royal que ce monarque de l'harmonie s'est fait construire à Passy.
Le maitre était assis à sa table de travail, car cc célèbre paresseux n'a jamais cessé de travailler avec l'activité de, dix hommes vaillants. Il remplissait de points et de barres les portées d'un cahier de papier à musique, lentement, sans fièvre, sans secousse, mais sans rature aucune, suivant sa vieille habitude.
— Que faites-vous là , maitre? hasarda M. Raimond.
— Oh I rien , répondit Rossini en continuant de dessiner des points noirs et des barres, comme s'il Mn transcrit une chose apprise par cceur. C'est une babiole pour être exécutée en plein air.
I. Toutefois, ce serait. one omission regrettable que de ne pas mentionner ici un musicien qui, quoique ne faisant pas partie du comité, a beaucoup contribué par ses intelligents et louables efforts à l'organisation des concerts donnés par cette section. Nous voulons parler de M. Labro, professeur an Conservatoire. C'est lui qui a recruté le personnel des exécutants, fait graver la musique et l'a donnée à relier , ce qui était indispensable. Par ses soins, chaque artiste a pris, sans confusion aucune, la place qui lai avait été assignée, eteù déjà se trouvait son instrument. Casant là des services modestes, peu brillants, mais indispensables et absorbants.
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 53
— Ah 1 •
— La musique , voyez-vous, mon ami, c'est un peu comme la peinture, elle a sa perspective. Ce qui convient à la scène ne convient pas toujours au salon , et il faut élargir les lignes et mesurer en rhy Mmes larges et carrés la musique qu'on veut faire entendre à ciel ouvert. En cela comme en toute autre chose , le grand art est de proportionner l'oeuvre à l'usage auquel on la destine.
Et le maestro écrivait toujours.
— Ainsi donc vous écrivez pour le grand air? reprit M. Ramoml; sera- ce aussi pour tout le monde ?
— Le monde, mon ami, se passe fort bien de moi aujourd'hui que l'Allemagne produit tant de musique de l'avenir grâce à des musiciens pleins de sens, de modestie et de raison qui ont aussi de l'avenir, je l'espère. Qne sont les pauvres vieux refrains du Cygne de Pesaro à cette heure t
— Vous ne pouvez douter, cher maitre, que....
— Et, à propos de cygne, interrompit l'auteur du Barbier, saviez- vous que cet oiseau d'Apollon et des divinités de la lumière n'a jamais chanté , ni en naissant ni en mourant ?
— Vraiment, maître? Mais alors qu'est-ce donc que ce fameux chant du cygne qui a inspiré tant de poétes anciens et modernes ?
— Le cygne, en pareil cas, est un canard, fit Rossini qui aime les jeux de mots.
— Voilà pourtant sur quels fondements s'établissent certaines réputations d'artistes , reprit M. Ramond. Probablement le cygne, chanteur plus que médiocre, mais porté aux nues , avait des amis parmi les journalistes qui lui auront fait des réclames. Est-il donc tout à fait muet, ce grand chanteur?
— On peut être à la rigueur un chanteur sans voix, en dépit de la Cuisinière bourgeoise, — un livre de mon choix,— qui affirme que, pour faire un civet, il faut un lièvre. Malheureusement non, le cygne n'est pas tout à 'lit muet, seulement il ne chante point. En ma qualité de Cygne de Pesaro, j'ai pris des informations à ce sujet ; on aime à se renseigner sur les membres de sa famille. Or, l'abbé Arnaud compare les divins accents de l'oiseau de Jupiter au son d'une clarinette embouchée par quelqu'un à qui cet instrument ne serait pas familier.
— Comme Rébart, des Variétés , par exemple, quand il jouait avec Flore et Suzanne Lagier dans Urie Fille terrible ?
— Je n'ai pas vu cette Fille terrible aux Variétés, mais j'en ai vu
LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
beaucoup d'autres ailleurs, Buffon, lui, trouve que le chant du cygne représente assez exactement ce qu'on appelle le jurement du chat. Pour M. Talmont de Bomare, c'est autre chose : le cygne sauvage a une voix, mais quellevoixt On n'en entend point comme celle-là à l'Opéra, et c'est dommage, parce que les grands compositeurs d'aujourd'hui en sauraient tirer un très-beau parti. Il fait ton-hou à plusieurs reprises; le heu est d'un demi-tom au-dessus du tau.
— C'est un trille, tout simplement.
— A la bonne heure ; mais comme le cygne est le modèle des époux, qu'il ne va nulle part sans sa femelle , et que celle-ci donne les deux mèmes sons , mais plus bas et moins forts que lui, lorsqu'ils chantent ensemble leur ten-hou, on dirait, Dieu me pardonne, un passage sublime du plus avancé des opéras de la nouvelle école.
— C'est affreux, alors ?
— Affreux, oui ; mais pour des dilettanti blasés comme il y en a tant, c'est neuf et adorable.
Et Rossini continuait de noircir son papier réglé comme s'il eût eu deux cerveaux, l'un pour penser sa musique, l'autre pour écouter et pouvoir répondre à M. Ramond.
— Vous savez, maitre, dit négligemment celui-ci après un instant de silence, que le comité institué pour organiser les grands concerts de l'Exposition rève des splendeurs inaccoutumées. Les plus illustres compositeurs de toute l'Europe seront appelés à . écrire expressément pour ces concerts.
— Diable! cela va faire un beau tapage.
— Mais on ne les exécutera pas tous à la fois.
— Tant pis, ce serait plus original.
— Eh! mais, une idée.
— Quoi donc?
— Cette musique que vous composez en ce moment?...
— Cette musique e une destination : elle est dédiée à l'Empereur Napoléon III et à son vaillant peuple.
— C'est une belle pensée, maître.
— Oui ; mais, comme je ne suis plus qu'un simple amateur de musique, j'agirai en amateur. En dépit de son titre pompeux, mon hymne n'a d'autre but que de récréer tant bien que mal quelques amis. Mes domestiques le chanteront.
— Vous voulez rire, maître'
— C'est très-sérieux, et un de ces soirs vous entendrez cela dans
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. sa
mon jardin. Apportez une petite bombe de Ruggieri; et vous ferez votre partie dans la symphonie en y mettant le feu.
— A la symphonie?
— Non, à la bombe. Scribe, à une époque, a fait un vaudeville où je figurais sous le nom de Il signor Vaeormini ; il faut bien que je justifie ma réputation,
— Voyons, maître, si l'on vous demandait cette musique pour un des concerts de l'Exposition, la donneriez-vous?
— Qui la demanderait?
— Mais... quelqu'un de haut placé.
— Qui encore ?
— Cet hymne, vous l'avez fait en l'honneur de Napoléon III et de son vaillant peuple, vous venez de me le dire.
— C'est vrai.
— Vous ne voudriez donc pas refuser une occasion solennelle de rendre hommage à l'Empereur et à son vaillant peuple en le faisant exécuter devant l'Empereur dans une circonstance mémorable pour la nation.
— Sans d lute, mais...
— Vous le voyez, vous accepterez.
— Cependant...
— Ce n'estpas une promesse ?
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