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devant le chef de la communauté et tous vos camarades, témoins de vos triomphés.
J'ai une liasse de lettres et d'attestations fort recommandables, qui certifient de semblables miracles.
Mais ne croit pas qui veut aux miracles, Même à ceux de M. Hanon, et je n'y crois, je l'avoue, qu'à demi.
N'iniporte, les demi-miracles de ce genre sont encore assez rares et assez précieuX pour ne pas les laisser passer sous silence.
Bien qu'un pareil ouvrage semble plus fait pour encourager et favoriser l'ignorance que pour servir les véritables intérêts de l'art, je dois convenir pourtant qu'après un examen attentif des procédés de l'auteur, mes craintes à cet égard ont été en grande partie dissipées. En effet, on ne trouve rien, dans le livre de l'organiste de Boulogne-sur-Mer, qui s'écarte des principes formant la base des études de l'harmonie. On peut donc considérer l'Organiste universel comme un moyen ingénieux de propagande musicale, une voie ouverte à la véritable science des accords.
Au reste, M. Hanon n'a jamais eu la prétention d'improviser des bar— monistes. Ce qu'il a voulu faite et ce qu'il a fait, c'est d'offrir à tous, grands ou petits, intelligents ou lourdauds, les moyens d'accompagner itpeu près régulièrement, par des accords plaqués, le plain-chant des offices divins.
Grâce à une division très-bien trouvée du plain-chant par formules appartenant aux différents modes du chant liturgique, l'auteur parvient à graver facilement. dans la mémoire des ignorants, même de ceux qu'il va choisir dans les communautés religieuses et clans les petits-séminaires pour faire ses expériences, une série d'accords plaqués qui trouvent leur application dans les cérémonies religieuses, et forment comme l'éducation première de l'oreille, en attendant que les règles de l'harmonie viennent les fixer aussi dans l'esprit. C'est de la mécanique, il est vrai, et ce n'est pas de l'art. Mais avant d'apprendre à danser, l'enfant marche, sans trop savoir ce qu'il fait, par une action mécanique. Nous n'aimons guère, en principe, ces moyens imaginés pour abréger l'étude d'un art aux dépens de l'intelligence même de cet art. C'est pourquoi nous avons toujours discuté la valeur de la notation en chiffres qui, en supprimant, par l'uniformité des signes, les rapports visibles en notation ordinaire des modulations tonales, ne permet guère à l'élève d'apprécier ces rapports qui sont presque tout Part musical,.
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Les disciples de l'école du:chiffre, de même que ceux de M. Hamm , modulent et accompagnent sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose,
Nous dirons plus loin tout ce que nous avons à dire de favorable et de contraire à la notation musicale par le chiffre, à propos de l'exposition de M. Amand Chevé et de Mmû Nanine Chevé ; la méthode de Id. Hanon doit, seule nous occuper en ce moment.
Comme résultat pratique, et à ne considérer que l'économie de temps et t'utilité de former des sujets capables, dans les campagnes, de tenir l'orgue, à défaut d'organiste véritable, la méthode de M. Ilanon mérite des éloges. Elle atteint le but qu'elle se propose, et ce but n'ayant rien de contraire, nous l'avons dit, aux principes reconnus par la science, l'Institut lui-même ne pourrait lui refuser son approbation. Évidemment, le Conservatoire n'élèvera jamais une statue à M. Hanon ; mais sa méthode lui a déjà rapporté dix fois plus d'argent que n'en rapportera jamais le traité de Reicha on celui de M. Barbereau , et pour un artiste modeste , tel que l'auteur de l'Organiste universel , ce résultat suffit.
Puisque nous voilà dans le plain-chant, jetons un coup d'oeil sur les ouvrages exposés par M. Félix Clément, maître de chapelle et organiste de la Sorbonne, membre de la Commission des arts et des édifices religieux au ministère de l'Instruction publique et des Cultes.
Méthode deplain-chant. — (Parenthèse.) — Le Paroissien romain avec tes plains-chants en notation moderne. — Nouvel Eueologe en musique. — Histoire générale de la musique religieuse, par Félix Clément.
Toutes les thèses sont soutenables, pourvu qu'on les soutienne avec esprit. M. Félix Clément no va pas par quatre chemins pour nous dire que le plain-chant est supérieur à tout ce qu'on peut entendre. J'avoue humblement préférer la symphonie en ut mineur de Beethoven, et le quatrième acte des huguenots, à toute la psalmodie antique, avec accompagnement de serpent. J'en suis fà ché pour les Grecs, mais s'il est vrai que notre système de plain-chant tire son origine de la musique grecque, cette musique devait manquer de variété, malgré ses huit modes hyperdorien , hyperphrygien , hyperlydien, hypermixolydien , hypodorien, hypophrygien , hypolydicn et hypominolydien , dont les catholiques ont fait le priasses gravis , le sectindus triais, le tertius mus-
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ticus,le.quartus harrnonicus, le guidas lotus, le sextus devotus,le septinrus angeliece et l'edams perfectus.
J'ai beau écouter nos chantres de cathédrale, leurs intonations solennelles dans tous les tons, leur:, intonations festivales, leurs intonations fériales et toutes leurs antiennes, je trouve, — c'est mon opinion toute personnelle,—cette musique sans aucun charme, monotone comme un sermon de méthodiste, et barbare comme le moyen âge, dont le plain- chant était toute la musique. Je sais que M. Félix Clément va trépigner d'impatience en lisant ces lignes, lui qui trouve non-seulement que le plain-chant est la plus belle des musiques, mais que le moyen âge est la plus radieuse des époques de notre histoire. Les opinions sontlibres, et il est fort heureux qu'il en soit ainsi, puisque M. Clément a pu dire de semblables énormités en ce temps de liberté de critique et de tolérance historique, musicale, religieuse et sociale, sans rien craindre de qui que ce soit, pour sa personne ni pour ses ouvrages.
On ne se refait pas, et je suis né avec l'horreur des massacres, de l'intolérance, du despotisme, de l'ignorance, du fanatisme, des oubliettes, de la justice rendue par les épreuves du duel, de l'eau bouillante, du fer et de la croix, des enlèvements à main armée, de l'inégalité devant la loi, des priviléges immoraux, du brigandage, des momeries et de la malpropreté qui caractérisaient à un si haut degré cette période assez longue qu'on appelle le moyen âge.
Quant au plain-chant, on ne saurait l'aimer à demi; on le trouve, comme je le trouve, niais et barbare, comparé aux belles productions des maîtres de l'art, tels que Haydn, Mozart, Mendelssohn , Beethoven, Cherubini, Rossini, Weber, Lesueur, et avant eux Pergolèse, Hœudel et Bach, ou on l'aime avec frénésie, comme l'expression par excellence du sublime. M. Félix Clément appartient à cette catégorie de passionnés amateurs, et je n'étonnerai personne en disant que son oeuvre respire cet enthousiasme et cette conviction d'une saveur particulière aux antiquaires dans tous les genres.
Sa méthode de plain-chant me parait excellente, autant que j'en puis juger. La matière y est bien coordonnée „les explications sont écrites d'un style ferme, sans sécheresse et avec une grande clarté. On y trouve des conseils aux chantres sur l'ouverture de la bouche, la tenue du corps et la discipline dans le choeur. C'est fort bien; et l'auteur aura grandement mérité de ce choeur, s'il persuade enfin à Messieurs les chantres qu'il ne faut ouvrir la bouche que pour le bon motif, et jamais au. béné-
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lice `exclusif des marchands de vin, dont, — si les bruits publics sont fondés,-'--les chantres ne dédaignent pas les bleus produits.
Qe Admirateur dû plaim-ehant, dit M; Félix Clément; nous souhaitons avant tout qu'il devienne populaire. Pour arriver à ce résultat, il ne suffisait pas de s'adresser aux ecclésiastiques, aux maîtres de chapelle et aux chantres ; il fallait aussi composer un ouvrage élémentaire qui fût à la portée des enfants. »
Il faudrait encore autre chose, et cette autre chose serait la plus difficile à obtenir: il faudrait Changer le goût universel pour le chant moderne et l'instrumentation, et faire préférer au trio de Guillaume Tell, par exemple, et au premier morceau du Stabat Mater de Rossini , l'antienne Asperges en faux-bourdon. Malgré tous les efforts et tout le talent de l'auteur de la Méthode complète de plain-chant , du Paroissien romain et du Nouvel Eueologe en musique, nous ne serons pas témoin, je le crains bien, ou plutôt je l'espère bien, de cette édifiante transformation du goût musical.
Il suffit de jeter un coup d'oeil sur les premières lignes de la préface de l'Histoire générale de la musique religieuse, par M. Félix Clément, pour savoir dans quel esprit de curieuse résistance au progrès ce livre est écrit.
« A une époque où toutes choses semblent se renouveler, lorsque des traditions brisées par le long interrègne des révolutions paraissent abandonnées sans retour, un livre comme celui-ci offre une écluse fermée au torrent des idées nouvelles. n
Hélas ! Monsieur, il n'est point d'écluses pour arrêter le torrent des idées nouvelles, et si vous n'étiez vous-même l'éclusier moral qui prétend immobiliser l'esprit et le coeur de l'homme dans des impressions d'un autre âge (qui elles-mêmes ont été le résultat d'un progrès), vous trouveriez, en vérité, que ce métier d'éclusier d'idées est aussi dangereux qu'inutile.
Si monsieur Félix Clément avait !'honneur de porter le bonnet d'évêque , nul doute qu'il ne se fût associé à nos prélats pour combattre l'Université dans la ligue contre l'enseignement des filles, comme il cherche toute manifestation du progrès en musique. Il me semble entendre le très-clérical professeur me répondre :
— Vous l'avez dit, Monsieur, et si dans mon histoire générale de la musique, qui est un livre de théologie, d'économie politique et de propagande sociale d'après les principes de la sainte Trinité , je n'ai
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t'ait que toucher :à quelques points de cette question si importante pour l'autorité religieuse de l'éducation des filles , c'est qu'au moment où j'écrivais mon ouvrage, cette épouvantable question de l'enseignement secondaire des filles n'avait pas encore été mise à l'ordre du jour par le très-pervers ministre de l'instruction publique, M. Duruy.
Eh bien t soit, ouvrons une parenthèse. Laissons pour quelques instants l'enseignement rétrograde de M. Clément en musique, pour l'enseignement rétrograde en toute chose que prêche la ligue sainte à laquelle appartient notre musicographe, et parlons un peu de l'Université, de cette Université qui se mêle de tout , même d'imposer l'étude de la musique — je ne dis pas le plain-chant — dans nos lycées. M. Félix Clément cite si souvent dans son encyclopédie les auteurs religieux, il parle si longuement en les houspillant des philosophes, avec tant de dédain du progrès et des hommes qui cherchent dans l'instruction des masses des moyens de bien-être et de moralisation, qu'il me permettra , sans trop nous écarter de notre sujet, de lui citer Fénelon sur cette forme de progrès qu'on appelle l'enseignement des filles. Bien que le doux évêque de Cambrai n'ait jamais songé à écrire, comme M. Félix Clément, un livre-écluse contre le torrent des idées nouvelles, et bien que vingt-trois propositions tirées de son ouvrage les Maximes des Saints, aient été taxées par le pape Innocent XII de téméraires, d'erronées et de pernicieuses, il ne saurait cependant passer pour un suppôt d'enfer et le complice anticipé de l'abominable M. Duruy. Écoutons en conséquence Fénelon. Nous reviendrons à l'histoire géné- rale de la musique par une pente à peine sensible.
« Pour les filles, il ne faut pas qu'elles soient savantes, la curiosité les rend vaines et précieuses; il suffit qu'elles sachent gouverner leur ménage et obéir à leur mari sans raisonner. On ne manque; pas de se servir de l'expérience qu'on a de beaucoup de femmes que la science a rendues ridicules. Après quoi on se croit en droit d'abandoner aveuglément les filles à la conduites de mères ignorantes et indiscrètes. e Il est vrai qu'il faut craindre de faire des savantes ridicules. Les femmes ont d'ordinaire l'esprit encore plus faible et plus curieux que les hommes : aussi n'est-il point à propos de les engager dans des études dont elles pourraient s'entêter ; elles ne doivent ni gouverner l'État , ni faire la guerre, ni entrer dans le ministère des choses sacrées : ainsi elles peuvent se passer de certaines connaissances étendues qui appartiennent à la politique, à l'art militaire, à la jurisprudence , à la philo-
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sophic et à la théologie. La plupart raérue (les arts mécaniques ne leur conviennent pas ; elles sont faites pour des exercices modérés. »
lin professeur de l'Université ne dirait pas différemment, et, en favorisant l'instruction des jeunes tilles, le ministre de l'Intruction publique n'a voulu en faire ni des personnages politiques , ni des stratégistes, ni des jurisconsultes, ni de transcendants philosophes, encore moins des théologiens. Continuons de citer Fénelon
u Les hommes même qui ont toute l'autorité en public ne peuvent par leurs délibérations établir aucun bien effectif, si les femmes ne leur aident âPexécuter. »
De quel secours, je le demande, peuvent être pour seconder les hommes d'autorité des femmes ignorantes et superstitieuses ? Or, pour nous comme pour Fénelon, a rien ne déracine et ne prévient mieux la superstition qu'une instruction solide s. Et il ajoute, ce digne prélat , « que la superstition est à craindre pour le sexe s. Je le crois bien. « Accoutumez done les filles, naturellement trop crédules, continue l'éminent écrivain religieux, à n'admettre pas légèrement certaines histoires sans autorité , et à ne pas s'attacher à de certaines dévotions qu'un zèle indiscret introduit. D
Si les filles naturellement trop crédules étaient éclairées par l'instruction qui leur a manqué jusqu'ici, elles boiraient beaucoup moins d'eau de la Saiette, la remplaceraient par de l'eau claire, économiseraient ainsi l'argent de leur mari ou de leur père, et ne s'en porteraient pas plus mal pour cela.
Mais l'ignorance a bien d'autres effets que d'encourager les impostures des hypocrites, trafiqueurs d'eau miraculeuse et de miracles es tous genres. Suivant Fénelon, elle est incompatible avec l'innocence chez une fille : « L'ignorance d'une fille est cause qu'elle s'ennuie et qu'elle ne sait à quoi s'occuper innocemment. e
Voilà qui est péremptoire et qui réfute assez bien les insolentes déclamations de ceux qui présentent l'instruction secondaire des filles comme une école de dépravation.
Fénelon ajoute :
« Quand elle (la fille) est venue à un certain âge sans s'appliquer aux choses solides, elle n'en peut avoir ni le goût ni l'estime : tout ce qui est sérieux lui parait triste; tout ce qui demande une attention suivie la fatigue. D
Fénelon , qui écrivait cela il y a plus d'un siècle et demi , ne se dou-
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 407
tait guère de l'immense révolution qui allait s'accomplir dans le gotiveruement des peuples ,`dans les lois sociales et dans les moeurs de la nation, car il ajoute
« de prévois que ce plan d'éducation pourra passer dans l'esprit d'e beaucoup de gens pour un projet chimérique. »
On sourit aujourd'hui de ce plan, qui risquait de passer pour chimérique, en voyant combien Fénelon se montrait peu exigeant. Mais tout est relatif, et à une époque où l'ignorance la plus dangereuse et la plus dégradante régnait parmi les femmes, méme les plus élevées par leur naissance et leur fortune, c'était beaucoup faire de demander au beau sexe qu'il apprit quoi que ce soit. Voici ce que Fénelon voulait qu'on enseignât aux jeunes filles de son temps, qui n'apprenaient rien d'ordinaire ; il sera curieux de comparer son programme à celui de M. Duruy, , aujourd'hui que tant de jeunes filles de familles aisées tiennent à honneur de passer des examens et d'obtenir des dipldmes.
« Apprenez à une jeune fille à lire et à écrire correctement. Il est honteux, mais ordinaire, de voir des femmes qui ont de l'esprit et de la politesse, ne savoir pas bien prononcer ce qu'elles lisent... Elles manquent encore plus grossièrement pour l'orthographe ou pour la manière de former ou de lier les lettres en écrivant. Au moins, accoutumez-les à y faire leurs lignes droites, à rendre leurs caractères nuls et lisibles.
« Il faudrait aussi qu'une fille sût la grammaire de sa langue naturelle. Il n'est pas question de la lui apprendre par règles, comme les écoliers apprennent le latin en classe. Accoutumez-les seulement, sans affectation, à ne point prendre un temps pour un autre, à se servir des termes propres, à expliquer nettement leurs pensées avec ordre, et d'une manière courte et précise. Vous les mettrez en état d'apprendre un jour à leurs enfants à bien parler sans aucune étude. On sait que, dans l'ancienne home, la mère des Gracques contribua beaucoup , par une bonne éducation, à orner l'éloquence do ses enfants, qui devinrent de si grands hommes. D
La perversité de M. Duruy et des. professeurs de l'Université consiste
sans, doute, en cc qu'ils veulent, non-seulement enseigner la gram-
maire aux filles, mais leur en faire connaître les règles. Continuons :
Elles devraient savoir les quatre règles de l'arithmétique._ Il
serait bon qu'elles sussent aussi quelque chose des principales règles
de la justice : par exemple, la différence qu'il y a entre un testament
têt LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
et une donation; ce que c'est qu'un contrat, une substitution , un par, tage de cohéritiers ; les principales règles du droit et des coutumes du pays où l'on est, pour rendre ces actes valides; ce que c'est que corn-
inunauté ; ce,que c'est que biens meubles, et immeubles ; si elles se
marient, toutes leurs principales affaires rouleront là -dessus....
a Les filles qui ont une naissance et un bien considérable ont besoin d'être instruites des devoirs des seigneurs dans leurs terres. Dites-leur donc ce qu'on peut faire pour empêcher les abus , les violences, les chicanes, les faussetés si ordinaires à la campagne. »
Ce qu'il fallait faire pour empêcher les abus, les violences, les chicanes et les faussetés si ordinaires de l'ancien régime, l'esprit philosophique et la révolution française l'ont fait , et personne n'a plus à les redouter à cette heure. Fénelon n'est même pas éloigné de faire apprendre le latin aux filles.
Mais je voudrais no faire apprendre le latin qu'aux filles d'un jugementferme et d'une conduite modeste, qui ne sauraient prendre cette étude que pour ce qu'elle vaut, qui renonceraient à la vaine curiosité, qui cacheraient ce qu'elles auraient appris, et qui n'y chercheraient que leur édification, n
Le précepteur du duc de Bourgogne mettait, comme on voit, d'assez nombreuses conditions à l'étude de la langue de Virgile pour le beau sexe. De nos jours, Monseigneur Gaume a mieux fait en déclarant, dans son Ver rongeur, une guerre implacable à l'étude des anciens classiques, propres, suivant lui, à inculquer le paganisme dans les jeunes esprits de l'un et de l'autre sexe.
On menace de la damnation éternelle les malheureux professeurs de l'Université qui, sous l'inspiration du ministre de l'instruction publique, tentent d'élever le niveau intellectuel de la femme en répandant sur les jeunes filles les bienfaits de l'instruction. Très-heureusement pour ces modestes et laborieux savants, les prédicateurs ne sont point infaillibles , et le Tout-Puissant n'est pas un si grand rôtisseur d'âmes qu'un veut nous le faire croire.
Apprendre aux femmes qu'il y a une autre médecine que celle qu'on débite en une petite brochure sous ce titre : Le médecin des pauvres, ou recueil de, prières et oraisons précieuses contre le mal de dents, les coupures, les rhumatismes, la teigne, les coliques, les brûlures, les mauvais esprits, etc.; — qu'il existe d'autre histoire de France que celle du Père Loriquet ; — que la chimie n'est pas la science du diable ; — que la terre est
ET LES INSTRUMENTS. Dg MUSIQUE. 400
ronde, — et qu'on doit faire usage de sa, raison autrement que pour déraisonner ,--c'est, d'après nos directeurs de conscience, commettre une monstrueuse impiété, c'est rendre les femmes licendeuses , suivant l'expression d'un bon Père que j'ai eu dernièrement l'avantage d'entendre à Paris.
C'est à la suite de ce doux et libéral sermon, où par une conséquence forcée,M. Duruy figurait comme la source de toutes les abominations, que j'ai eu la curiosité de relire le Traité de l'éducation des Filles, par le pieux ennemi de Bossuet en théologie, l'aimable évèque quiétiste de Cambrai, dont je viens de placer ici quelques extraits.
Les évêques de nos jours se sont élevés pour combattre toute innovation concernant l'instruction publique qu'ils voudraient accaparer à leur profit. M. Félix Clément, le Dupanloup de l'art, a écrit cette phrase monstrueuse : « TOUT CHANGEMENT DANS LA MUSIQUE EST UN MAL.» Ne vous avais-je pas dit que nous reviendrions aux ouvrages de M. Clément par une pente à peine sensible ?
Je laisse là l'enseignement universitaire des filles, les doctrines gothiques de l'histoire générale de la musique religieuse, pour ouvrir une dernière fois la méthode de plain-chant du même auteur. J'y lis, entre autres jolies choses, la description suivante d'un orchestre qui florissait au beau temps, que M. Félix Clément regrette comme musicien autant que comme philosophe :
a Ici, un enfant fait résonner un orgue à petits tuyaux ; là un autre « enfant ôte de sa bouche une trompette au large pavillon ; les cym« biles retentissantes se mêlent aux sons aigus des instruments à vent ; « le chalumeau, dont les tuyaux sont d'inégale grandeur, fait entendre « une agréable mélodie; les doux accents d'une flûte enfantine se « marient au bruit sauvage des tambours, et les voix sonores des « fidèles viennent augmenter l'effet des accords de la lyre. »
L'auteur ajoute :
« Nous doutons que ce concert spirituel » (dites plutôt infernal) e ait plu à saint Grégoire, à saint Bernard, à Jean XXII et à Be« colt XIY. »
N'en doutez pas, Monsieur, ce concert n'a pu leur plaire. Mais si, au lieu de cette burlesque et niaise symphonie, nous avons aujourd'hui l'orchestre du Conservatoire et les admirables compositions de Beethoven, c'est que, Dieu merci, aucun éclusier n'a pu arrêter le torrent des idées nouvelles. Comment votre main n'a-t-elle pas tremblé en écrivant
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cette sentence chinoise : « Tbut changement dans la musique est an mal » ? Pour oser poser ce principe absolu, ce principe de mort (car l'immuabilité dans les arts c'est la mort), il aurait au moins fallu qu'un prophète quelconque, fittil le prophète américain José Smith, nous eût doté d'une musique révélée. On peut croire qu'il n'y a pas à revenir sur les révélations divines, bien qu'une foule de lois célestes, dans l'Ancien Testament, telles, par exemple, que celles relatives à la vengeance
pour oeil, dent pour dent » , à l'esclavage des prisonniers, etc., etc., aient été abrogées pour les chrétiens par le Nouveau Testament ; mais où et quand un délégué de l'empire du Très-Haut est-il venu nous révéler la manière de chanter les louanges du Seigneur, hors de laquelle il n'y a pas de salut ?
M. Clément est heureux de nous citer, d'après Plutarque, les condamnations à l'amende de Terpandre, de Timothée et de Phrynides, coupables, comme on sait, d'avoir ajouté une corde à la cithare.
e J'ai reproduit ces citations avec d'autant plug d'opportunité, s'écrie avec ardeur M. Clément, que maintenant la musique est arrivée à un état déplorable. »
La facture des instruments aussi, car il y a loin de la cithare, — même avec la corde criminellement ajoutée par Terpandre, Timothée et Phrynides, — aux pianos de nos bons facteurs français et à ceux de MM. Steinway, de New-York, de Broodwood, de Londres, aux harpes d'Érard, aux violons de Vuillaume, etc.
Nous avons énergiquement blâmé les tendances philosophiques de M. Clément ; nous sommes heureux, à un autre point de vue, de lui décerner les éloges qu'il mérite. Si Pori regrette, dans son histoire, l'esprit rétrograde, étroit, anti-français même, qui lui donne un caractère rogue et passionné contre toutes les découvertes moderneset tous les genresde progrès, on trouvera de l'érudition,— un peu surchargée de citations latines peut-être, — de l'intérêt, surtout en ce qui concerne les représentations théâtrales sacrées du moyen âge. Il est curieux, par exemple, de savoir comment on célébrait, à cette époque de foi, les glorieux faits de l'histoire du catholicisme. Les églises se transformaient en salles de spectacle, et depuis l'archevêque jusqu'au moindre petit enfant de choeur, et jusqu'aux simples fidèles, chacun jouait un rôle dans ces drames liturgiques dont les sujets étaient l'Épiphanie, l'Avent- et Noël, la Circoncision (plus connue sous le nom de la Pète des fous et de la Messe de l'âne), le mercredi des Cendres, le dimanche des Rameaux, la
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Semaine-Sainte, le jour de Pâques, l'Ascension, les fêtes de la Vierge, etc., etc.
En ce qui concerne la Fête des Fous, M. Clément ne cite que pour les combattre les paroles rapportées par M. Fournier Verneuil dans son Tableau moral et, philosophique :
« On ne plait point à Dieu si on ne l'aime véritablement. Toutes vos grimaces jésuitiques, ou de vaches à Colas, sont percées à jour. Ce sont des moyens bas, honteux, un faux christianisme. Platon chérissant les vrais biens, quoiqu'il n'en connût pas l'auteur, valait mille fois mieux que vous et vos momeries. Voulez-vous nous ramener à la fête de l'âne de Vérone et aux quarante moines qui en gardaient les reliques ? Voulez-vous que nous chantions à la messe :
« Orientis partibus Adventabit (sic) asinus Pulcher et tertissimus.
« Voulez-vous qu'au lieu de dire Ite misse est, le prêtre se mette à braire trois fois de toutes ses forces, et que le peuple réponde en choeur, comme je l'ai vu faire en 1788, dans l'église de Bellaigues, en Périgord? Sont-ce là les pratiques que, selon vous-même, l'Église n'ordonne pas, mais qui plaisent aux fidèles et que vous protégez ?... Dussé-je vous siffler tout seul, je vous sifflerai. »
M. Félix Clément qualifie cette protestation si sensée, de persifflage platonicien. M. Clément nie que cela se passait ainsi à la fête de la Circoncision, et il attaque Dulaure qui, dit-il, confond cette fête chrétienne avec je ne sais quelle fête instituée en Provence par le roi René, et dans laquelle on se livrait à des gal tés qui rappelaient plus ou moins les antiques saturnales et préludèrent à celles de la renaissance.
M. Clément s'efforce de prouver qu'il n'y avait rien dans la véritable et primitive version de la « prose de l'âne e, rien qui pût choquer le goût le plus délicat et la raison la plus exigeante. Cependant l'auteur ajoute :
« En supposant môme qu'on trouve dans cet office de la Circoncision des détails qui répugnent à notre goût moderne, il faut admettre, en nous plaçant au point de vue des idées.du moyen âge, que ces représentations, telles que l'Église les avait acceptées, étaient, aux yeux de nos pères, d'une parfaite convenance, contribuaient à augmenter la
LA. MUSIQUE, LES MUSICIENS
solennité des fêtes sacrées, et offraient un grand attrait au peuple, et même à toutes les classes. »
En somme, M. Félix Clément est de-l'avis que si tant d'historiens ont blêmé comme indignes des temples sacrés ces représentations thétt. traie imitées du paganiiurte, c'est la faute à Voltaire. Parbleu!
Nous avons assez dit pour faire apprécier l'intérêt et le caractère du livre de M. Félix Clément. Il no s'est point dissimulé, en l'écrivant, qu'il allait froisser les sentiments du plus grand nombre ; mais il aime la lutte el, ne recule pas devant Pirnpopularité.
e Nous n'avons pas reculé dans la lutte, dit-il. Tous les jours des écrivains courageux, affrontant l'impopularité qui résulte pour eux de la cause qu'ils défendent, suivent, au contraire, leurs adversaires partout où ceux-ci veulent les conduire. D
Nous félicitons M. Clément de son courage, nous le félicitons surtout de sa patiente érudition qui lui a permis de faire de son Histoire de la musique religieuse un véritable puits de science. Les feuilletonnistes, pour lesquels M. Clément professe une très-médiocre estime, pourront y puiser de curieux renseignements ; mais qu'ils le fassent avec prudence s'ils ne veulent s'exposer à blesser cette grande dame si respectable et si peu respectée qu'on appelle : Vérité. Qu'ils n'oublient pas ces paroles de l'auteur lui-même
« Nous croyons que !es hommes, en général, ne voient que ce qu'ils veulent voir. »
Les ouvrages de M. Félix Clément, qui ont été admis dans la classe 89 de l'Exposition universelle,forment un ensemble devingt-deux volumes. Nous n'avons pu les passer tous en revue, et il nous a fallu borner notre examen à ceux qui nous ont paru offrir le plus d'intérèt : c'est-à -dire la Méthode de plain-chant, l'Histoire générale de la musique religieuse et le Paroissien romain, avec les plains-chants harmonisés. Ces trois ouvrages ont obtenu quelque succès. Le jury de l'Exposition a accordé au premier une médaille de bronze ; l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres a décerné au second la première mention très-honorable dans le concours des antiquités de la France. Enfin le public religieux• a fait un bon accueil au troisième, car la librairie Hachette vient d'en mettre en vente une nouvelle édition ; la précédente, tirée a dix mille exemplaires, s'étant écoulée assez rapidement. Or tout est bien qui... se vend bien.
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 443
L'harmonie popularisée'
opularisée par 13ernardin Rahn.
M. Bernardin Rahn a entrepris de vulgariser les éléments de la composition musicale, et il s'est fait le professeur d'harmonie des gens du Inonde, toujours aimable, toujours facile et attrayant, comme certains docteurs se sont faits médecins des, clames.
Le premier exclut avec soin de son enseignement tout ce qui peut
fatiguer l'esprit de ses élèves; les seconds rejettent, de leurs ordonnances
les drogues trop amères, les régimes trop absorbants.
Le premier vous fait écrire dès le début un accompagnement de
piano, en accords plaqués sous un chant soigneusement expurgé de
toute note de passage ; les.seconds ordonnent, aux premiers symptômes (l'un malaise quelconque, — migraine, vapeurs, inquiétudes dans les jambes, — d'agréables distractions, Bade, Trouville, Arcachon, ou Bagnères-de-Luchon.
Pour M. Rahn comme pour ces aimables Esculapes, il n'y a que des roses sans épines, et la science est aussi souriante qu'une danseuse de l'Opéra.
Quand tant de gens voient tout en noir et se heurtent partout contre des difficultés insurmontables, il est, ma foi, bien agréable de rencontrer de temps à autre sur sa route des gens qui portent des lunettes roses, et ne trouveraient pas dans toutes les Pyrénées un seul obstacle infranchissable, ni en Angleterre un seul jour de brouillard. Dieu les a favorisés entre tous, ces faciles esprits : car, remplis des plus douces illusions, ils ont le bonheur de les faire partager à ceux qui les environnent. Avoir vingt ans, posséder d'honnêtes revenus — que d'autres ont gagnés pour vous,—vivre à Naples, prendre des leçons d'harmonie de M. Rahn et avoir pour médecin un médecin des dames, n'est-ce pas , l'idéal de la félicité ici-bas '?
Qu'on ne s'y trompe pas: ce n'est point un blâme que nous infligeons à M. Rahn, c'est au contraire un éloge, un très-sincère éloge que nous lui adressons,ear il atteint le but qu'il s'est proposé. Son enseignement, jugé au point de vue d'une école d'harmonie à l'usage des gens du monde, — c'est-à -dire de personnes qui n'ambitionnent de la science que la teinture et se soucient moins d'aller au fond des choses où personne ne les suivrait, que de briller à la surface où chacun les applaudira, — cet enseignement, dis-je, est parfait, et il est impossible de persuader avec plus de grâce à des ignorants, bien décidés à ne faire aucun eefort sérieux pour cesser de l'être, qu'ils sont devenus savants.
454 LA. M IQUE, LES MUSICIENS
D'ailleurs, je nie hâle de le dire, rien dans le rours de M. Rahn qui ne soit conforme aux saines traditions du Conservatoire. Presque toujours il est ingénieux dans ses démonstrations, et sa méthode est véritablement une méthode : -- mérite assez rare pour âtre signalé. On pourrai donc toujours commencer avec fruit les études de l'harmonie par le Jilliq.nat de compasilime musicale , quitte ensuite à prendre d'autres traités pour l'achèvement de cette instruction spéciale.
Cc que M. Malin enseigne et ce qu'il enseigne fort bien, c'en à connaître les différents accords de la classification, à les employer plaqués ou arpégés pour accompagner, au piano, une mélodie donnée. C'est quelque chose et c'est bien peu, la véritable science de l'harmonie consistant dans le mouvement des parties et dans la variété des dessins qui sont, par excellence, la richesse harmonique. Palestrina ne serait pas un plus grand harmoniste que le plus médiocre lauréat du Conservatoire, s'il s'était borné à ne faire que des accompagnements de piano par accords plaqués ou arpégés.
M. Malin a inventé un jeu nnif, mais très-attrayant pour les hommes du monde qui n'est pas précisément le monde musical ; ce jeu consiste à composer sur des accords plaqués servant d'accompagnement, de petites et niaises mélodies. Il n'en coûte pas plus d'efforts à ces heureux hommes du monde pour produire de ces mélodies, que pour débiter des fadaises galantes à leurs danseuses pendant les figures d'un quadrille.
Quelle trouvaille I l'accord se compose de ut, mi, sol, ut, et l'amateur, arrangeant comme il lui plaît et presque au hasard, ces quatre notes entendues successivement, compose, à son grand étonnement et au grand enthousiasme de ceux qui le savaient incapable de quoi que ce soit, une fanfare belliqueuse ou une hymne sacrée à leur choix t
On le voit, M. Rahn n'est pas seulement un très-habile musicien, un professeur d'un mérite incontestable et connaissant bien notre siècle ; c'est aussi un bienfaiteur de l'humanité.
Archives des Cathédrales, répertoire des maîtres catholiques, par Ch. Vervoitte,
maitre de chapelle de Saint-Roch.
En choisissant ses Archives des Cathédrales, parmi les ouvrages nombreux des maîtres catholiques, — suivant l'expression de M. Vervoitte, -- et en dirigeant une société de chanteurs pour leur mtécution,
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 415
le maitre de chapelle de. Saint-Hocha travaillé dans son propre intérêt, tout en rendant, rommage à un art pourï ainsi dire perdu de, nos jours. On ne fait plus de musique religieuse, car il n'est pas permis de qualifier de ce nom les milliers de petites messes et de petits motets écrits pour de petites chapelles, par de petits compositeurs, pour de petites voix avec accompagnement de petites orgues, qui naissent chaque jour dans certaines petites boutiques orthodoxes, comme les petits champignons sans goût, mais malsains, poussent après une pluie d'orage sous les châtaigniers du Limousin. e crois l'avoir dit ailleurs : il faut, en vérité, que la bonté du Créateur soit infinie pour qu'il accepte sans courroux ce tas de petits hommages, sans inspiration et sans orthographe, vendus trop cher deux sous la page.
Il est bien vrai que jamais l'art catholique n'a été plus misérable et plus indigne de son objet que de nos jours.
On a pensé que le sentiment religieux s'affaiblissant de plus en plus, il était tout naturel que les compositeurs de musique religieuse manquassent de l'inspiration qui caractérisait les muvres des maîtres au temps de la foi vive.
En répétant cette rengaine, on oublie que le Concile de Trente a agité sérieusem ,Int la question de savoir si l'on supprimerait la musique dans l'église, tant, déjà à cette époque, cet art y était grossier et sans effet. On oublie aussi que le moyen âge faisait de la musique religieuse, non point une création de l'âme attendrie en communion avec la divinité, mais une affaire de calcul. Il faudrait être bien ignorant de l'histoire de l'art pour ne pas savoir ces choses. C'est d'ailleurs ce qui explique les anciennes messes françaises, où l'on trouve souvent des paroles plus que légères écrites à la partie de ténor. Une chanson populaire quelèonque servait alors de thème aux savantes combinaisons des compositeurs, lesquels ne soupçonnaient même pas ce doux et poétique épanchement de l'âme attendrie, que plus tard le romantisme a fait naître sous le nom de sentiment religieux.
Ce sentiment, le plus complexe de tous les sentiments, est donc une création nouvelle, et, fait assez singulier, le fruit de la décadence religieuse, si tant est, ce que nous ne croyons pas, que le véritable esprit religieux se soit affaibli. Ce qui s'est affaibli, ce qui disparaîtra bientôt, nous l'espérons, c'est le fanatisme, c'est la superstition, qui ne sont pas phis la religion que la folie n'est la sagesse.
Le sentiment religieux, tel qu'on le comprend aujourd'hui , devait
4i6 LA MUSIQUE,. LES MUSICIENS
naître avec la renaissance des arts et de lairaison. C'est un, mélange inquiet de mélancolie, d'ardente aspiration au bonheur idéal, de désilillEiOrl, de dégoût pour toutes les causes d'injustice, pour le droit violé, pour les victimes de la force brutale, puurles souffrances du corps et de l'esprit, auquel se juint en grand nombre, ainsi que le fait observer M. Reauquier, des iciéesde la raison pure, entre autres celles de l'infini et celles de la cause, cette loi le l'intelligence qui oblige à rattacher tous les phénomènes qu'elle perçoit à une source unique, et qui lui fait mettre darts.un être suprême les véritéà morales dont nous avons la conscience. bn,coniprend qu'un semblable sentiment soit facilement éveillé par un certain genre de musique accompagné de paroles qui en fixent le sens, surtout quand elle se produit sous les voûtes d'une église gothique, haute, vaste et sombre, où règnent, avec le silence et le mystère, la crainte et l'espérance, ces fondements de toutes les religions. Mais suit-il de ce que certains airs placent Pâme dans cette disposition à la fois heureuse et tourmentée, qu'il existe une musique religieuse puisant sa force et, son expression en elle-même ? Évidemment non, et, pour s'en convaincre, il suffit de jeter les yeux en arrière, d'examiner les productions si souvent informes et sans nul sentiment de l'idéal , presque toujours, qui caractérisent ce qu'on appelle le moyen âge. Il suffirait, au besoin, de comparer la Musique contemporaine dite religieuse de l'Italie et des contrées méridionales, avec celle des pays placés plus au nord.
On serait, en France, scandalisé des motifs sautillants qui sont très- bien placés dans les églises de Rome, et qu'on entend pendant l'élévation, sans que personne songe à s'en plaindre. S'il existait véritablement dans la nature une musique religieuse que l'art n'eût fait que perfectionner, cette musique aurait partout le même caractère , câr le sentiment religieux ne varie point ou varie peu avec les degrés de latitude.
S'il n'existe pas, à proprement parler, de musique religieuse, da moins de grands mat tres ont écrit pour l'Église, et leurs productions ont quelquefois atteint le sublime. Ils n'étaient peut-être pas plus fervents catholiques que beaucoup de médiocres compositeurs qui ont aussi composé pour l'Église ; mais ils avaient en eux la divine flamme de l'inspiration que Dieu donne à quelques-uns, quelle que soit d'ailleurs leur croyance, et leur esprit était préparé par une solide instruction et de continuelles méditations aux grandes conceptions dans les
ET LES INSTRUMENTS RE MUSIQUE. 647
arts, qui sont autant le résultat d'un entendement judicieux que de l'imagination pure.
C'est ainsi que deux israélites, entre autres, Meyerbeer et Halévy, ont écrit pour-le service du culte catholique d'excellente musique tout empreinte de mysticisme et d'idéalité•religieuse.
J'ai passé des heures pleines de charme à chanter in petto' les solos, les duos, les trios, les quatuors, les chœurs de tout ce bataillon sacré de l'art, où les simples soldats s'appellent Rinck, Gabrieli, Danzi, Matteo Asola, Joramelli, Vogler, Caldara, le Père Martini, Léon Harlem, Pitoni, Loft", Winter, Cannieciari, Leo, Sealatti, Durante, Pergolèse, Schubert, Hummel; où les officiers ont nom Perluigi (surnommé Palestrina), Haendel, Bach, Haydn, Mozart, Beethoven, Mendelssohn, etc. Voilà de la musique religieuse, tout aussi religieuse que le plain-chant,--héritage du paganisme, — et bien autrement musicale que ces ruines de l'art grec.
Je comprends très-bien, avec l'auteur de la Philosophie de la Musique, que le clergé se montre le conservateur jaloux du plain-chant : c'est pour lui l'âge d'or de l'humanité, cet âge où la foi robuste transportait littéralement des montagnes et les transformait en cathédrales fouillées au ciseau. Il est clair que si le clergé repoussait cette espèce de musique, lui qui se fait gloire de représenter en tout le passé, il méconnaîtrait ses propres intérêts. Mais, au point de vue de l'art absolu, l'archaïsme du plain-chant n'est pas plus soutenable que la statuaire du moyen âge et que sa peinture. Pour quelques beaux accents dans le plain-chant, — il y en a,— pour quelques physionomies naïvement exprimées en bas-relief, et pour quelques saintes passablement peintes, que de sons insignifiants, de grotesques moulures et de dessins monstrueux et niais 1
Conservez donc le plain-chant, vous tous, représentants du passé, puisque tel est votre intérêt, et repeignez les vieilles églises comme elles l'étaient autrefois, avec des voûtes d'azur constellées d'étoiles d'or ; ajoutez-y même des goules en guise de gouttières, si cela vous plaît ; mais, au nom de cette autre religion qui a l'art pour objet, sachez honorer les chefs-d'oeuvre de la musique proprement dite, qui sont les vrais chefs-d'oeuvre, et pour l'amour des morts, ne tuez pas les vivants.
sis LA MUSIQUE; LES, MUSICIENS
1.'141011 ou CHIFFRE.
Méthode Golile-Paris-Chevé.
Un jour, --- oublié la date, mais c'est de l'histoire mdderne,
quelques peules Curent pronom:6es au Corps législatif par un de nos honorables députés deTopposition, en faveur d'une méthode de musique qu'il trouvait incomparablement supérieure à toutes les autres, et qu'il désirait, en conséquence, voir adopter exclusivement dans l'enseignement officiel.
Vous pouvez facilement imaginer ?émotion que cette déclaration causa dans le monde musical, et les nombreux commentaires auxquels elle donna lieu. On ne s'attendait pas à un pareil hommage dans une semblable réunion, et le comité d'enseignement du Conservatoire, qui a toujours rejeté la méthode tant vantée par l'honorable député, dut se livrer à de bizarres réflexions sur son rôle de conservateur.
Les uns tremblaient que l'éloquence de l'orateur politique ne triomphât de la résistance des musiciens, lesquels ne savent pas parler en public et ne sont éloquents que dans le langage des sons.
Les autres, au contraire, se réjouissaient malicieusement en pensant que dans cette question toute musicale les musiciens seraient battus par l'homme politique, et que le Conservatoire serait forcé de changer son nom usé et archirococo en celui d'École révolutionnaire de musique et de réclamations.
Il eût été assez piquant, en effet, de voir ce triomphe de la politique sur la musique,' et l'enseignement de cet art rendu l'objet d'un privilége par l'homme intègre et éminemment libéral qui n'a cessé de réclamer en faveur de tous les genres de liberté.
Heureusement, il n'en fut pas ainsi, et la liberté de la double-croche fut maintenue partout à l'égal de celle du chiffre et du ta-fa, tè-fé,
la, ti-ré-té.
Mais qu'avait dit l'honorable député devant les représentants de la nation ? Voici :
« L'idée d'introduire la musique vocale dans l'enseignement est juste et féconde. Elle date de la loi de 1833. Mais cette loi est restée à l'état de lettre morte, et cela, à cause des difficultés que présentent les méthodes d'enseignement de la musique. Ces difficultés sont telles que, s'il n'existait aucun moyen pour les aplanir, je conseillerais presque de supprimer cet enseignement. Mais ces moyens existent. Un homme de
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. if9
génie, M. Galin, a créé une méthode enseignée après lui par ses continuateurs, MM. Choyé et Paris.
Notre regretté président, M, le duc de Morny, avait accordé une protection particulière à cette méthode, qui met en quelques mois les élèves à mémo de lire et d'écrire la musique, ce qui est irréalisable par tout autre procédé : les faits sont acquis. Le cloute n'est plus permis. ci La méthode Galin-Paris-Chevé est adoptée à l'École polytechnique, à l'École normale supérieure, à l'École militaire, dans plusieurs régiments; et partout les résultats ont été excellents. »
De semblables affirmations par un tel homme et en pareil lieu devaient nécessairement passionner les esprits, d'ailleurs très-impressionnables, de le gent harmonique. Tout le monde se trouva d'accord pour reconnaître que l'éminent protecteur de la notation par les chiffres n'avait obéi à aucun sentiment de camaraderie, et qu'il n'avait pu se laisser entrainer à de pareils discours en faveur de la méthode nouvelle contre la méthode universellement adoptée, que pressé par la plus généreuse des passions, celle du bien public, stimulée en cette occasion par le plus vif amour de la musique.
Mais bon nombre de personnes se demandèrent si l'habile orateur possédait, pour discuter solennellement sur cette matière toute spéciale, les notions suffisantes qu'on tenterait vainement d'acquérir sans la pratique môme de l'art et de son enseignement.
Elles ne pouvaient croire qu'un musicien instruit, tenu au fait de l'enseignement, sinon le pratiquant lui-même, pût dire de la musique cultivée avec succès dans tous les Conservatoires par des enfants de huit à dix ans, et par le peuple dans les Sociétés orphéoniques du monde entier, que pour apprendre à lire la musique par le moyen des méthodes en usage les difficultés sont telles, qu'il conseillerait presque de supprimer cet enseignement dans les écoles.
Et ces personnes, qui auraient pu invoquer en leur faveur le simple bon sens, conclurent naturellement que l'honorable député, qui se croyait mais n'était point, à la Chambre, le représentant des musiciens, manquait de musique pour porter sur les méthodes approuvées et pratiquées par les plus illustres professeurs de la France et de l'étranger, un jugement aussi exclusif.
Quant à moi, je regrettai qu'il ne se iront« pas parmi les membres. du Corps législatif un homme de la profession pour répliquer à l'enthousiaste protecteur de la notation par les chiffres, et mettre chaque
• LA MUSIQUE. LÈS MUSICIENS
chose à sa place , en louant ce qui doit être loué, en condamnant ce qui doit être condamné, et cela sans parti pris aucun, sans phrases recherchées, avec bonhomie même et dans le seul intérêt dela vérité, qui est toujours l'intérêt général.
Aujourd'hui l'occasion na'cst offerte de parler en musicien de cette question de notation, question toujours vivement débattue, qu'on croit un moment résolue, qui reparaît bientôt plus indécise, plus discutée que jamais, et dont le monde musical est troublé comme le monde politique par l'éternelle question d'Orient.
11 faut aimer le progrès, mais il n'est pas toujours facile de le reconnaître au milieu des innovations qui se présentent chaque jour sous son étiquette et ne sont le plus souvent que des trompe-!'oeil quand clics ne sont pas des trompe-oreille.
Quand M. Émile Chevé, — qui était un mathématicien distingué, un savant docteur en médecine, un écrivain des plus habiles, un orateur persuasif, une imagination ardente et généreuse, un démonstrateur hors ligne, une nature d'apôtre , sympathique et dévouée, un musicien instruit juste assez pour ignorer ce qui dit infailliblement ébranlé sa foi aux choses qu'il avait apprises ou qu'il avait inventées, — quand M. Émile Chevé, dis-je , ouvrit ses cours de musique vocale, j'étais alors chargé de la Revue musicale du Siècle (je n'écris aujourd'hui, en fait de musique , que la Revue orphéonique dans ce même journal). Mon devoir de critique musical, autant que ma curiosité, me poussèrent vers la rue Saint-André-des-Arts, où l'aimable et ardent professeur prêchait la bonne parole musicale. Je l'écoutais avec un vif plaisir, il nie charma, et je compris dès lors de quelle utilité pouvait être pour la propagation d'un art, qui depuis s'est tant propagé partout , un homme de la trempe de cet homme. Sou énergie, son dévouement, sa conviction, le but si louable de ses efforts, son talent, l'enthousiasme dont il était animé et qu'il savait faire partager à ses disciples, tout en lui me séduisit, et je lui offris la publicité dont je disposais. Il voulait très-loyalement fournir la preuve de la supériorité de sa méthode sur toutes les méthodes en usage , et demandait à faire des expériences comparatives. N'ayant pas encore suffisamment étudié l'ensemble du système qui, de J.-J. Rousseau, avait passé, en se modifiant et en s'enrichissant, par l'abbé Lebeuf, Galin, Aimé Lemoine, Édouard JO, Aimé Paris, pour devenir la méthode Galin-Paris-Chevé, je ne pouvais me déclarer ni pour ni contre ce système, et je me bornai Ã
ET LES INSTRUM'ENTS DE MUSIQUE.
faire savoir qu'il existait ,.demandant, avec M. Émile Chevé, des expériences comparatives.
Bien At pourtant je 'n'aperçus Lue si la notation au moyen des chiffres présente certains avantages sur la notation usuelle en ce qui concerne la lecture des premières leçons de musique vocale, elle devient essentiellement vicieuse par la suite, quand le chanteur est appelé à lire de la musique modulée, et qu'elle est absolument impratichble pour toute la musique instrumentale. Et je me demandai alors s'il n'était pas regrettable que tant d'efforts fussent faits, que tant de talent filt mis en oeuvre dans le but de combattre nu système de notation universellement admis, pour un système nouveau dont les avantagea sont si minimes par rapport aux inconvénients.
De l'aveu de M. Émile Chevé lui-même, la notation par les chiffres est absolument mauvaise appliquée aux instruments, tandis qu'il déclare avec une loyauté parfaite que la notation usuelle , la seule possible pour la musique instrumentale, ne pèche que par quelques points de détail. Ces aveux de la part d'un homme qui avait voué sa vie au triomphe d'un système ingrat, parlent trop hautement en faveur de sen caractère pour que nous ne les rappelions pas ici. Citons donc M. Émile Chevé :
« L'écriture omnitone(la notation par les chiffres), si précieuse pour le « larynx, perd tous ses brillants avantages quand onl'applique à des ins« truments qui, n'étant point omnitones et changeant le doigté des « modes à chaque ton, ne peuvent, comme le larynx, profiter des « aaéaatissements des armures... Quant aux instruments à cordes ou « à vent, qui donnent plusieurs sons à la fois, violon, violoncelle, « piano, orgue, harmonium, etc., le chiffre ne leur convient pas du « tout, il est absolument mauvais. :« (Trente-huitième Lettre sur la Musique, publiée dans le Franc Juge du 5 janvier 1851.)
« Il y aurait du reste peu de chose à faire pour rendre excellents les « signes de la portée musicale ; mais pour cela il faudrait que tout le
monde fût d'accord. » (Méthode élémentaire de musique vocale, page 20.)
Avec l'éminent professeur, je reconnais qu'il y aurait, en effet, quelque chose à faire pour rendre excellents les signes de la portée , qui, du reste , tels qu'ils sont, se, prêtent admirablement à la notation de toute espèce de musique. Combien il est regrettable que M. Émile Chevé et son beau—frère , l'ingénieux M. Aimé Paris , au lieu de se lancer à corps perdu dans une réforme qui, de leur avis, péchait par ses assises,
1.41 MUSIQUE, LES MUSICIENS
n'aient pas pris a tache d'acco,nplir ce peu de chose qu'il reste à faire pour rendre excellente une écriture consacrée par la triple autorité du temps, do tons les chefs-tPceuvre de Part et de l'enseignement universel. Mais on n'est pas toujours maitre de sa destinée, et les circonstances nous forcent souvent à poursuivre une voie dans laquelle nous avions cru devoir nous engager, d'abord , et que l'expérience des événements, autant, que notre raison, nous montrent ensuite comme vicieuse ou stérile.
Le grand malheur de ces fougueux réformateurs de la musique est de n'avoir pas songé à l'apprendre suffisamment avant de la -vouloir réformerls eussent corn pris, étant mu siciens,le vice radical de la notation chiffrée.
En vérité, cc système de notation semble n'avoir été imaginé que pour noter de la musique sans modulations et en mode majeur. En effet, les chiffres 1 jusqu'à 7, qui indiquent logiquement par leur nature même les notes de la gamme majeure relativement au degré tonal, ces chiffres perdent leur propre signification lorsqu'il s'agit d'une gamme mineure , laquelle se note ainsi : 6, 7, 1, 2, 3, 4, 5. C'est le numéro 6 qui est la tonique, et c'est le numéro 5 qui marque la sensible I
Au reste, il est à remarquer que le chiffre, si séduisant au premier abord pour exprimer les divers sons de l'échelle vocale en ce qu'il détermine par son acception le rapport des intervalles et qu'il ramène tous les tons majeurs au seul ton d'ut, a été reconnu insuffisant ou absolument mauvais par ses plus illustres propagateurs eux-mêmes.
C'est d'abord Jean-Jacques Rousseau, l'inventeur d'une notation par chiffres. Il se grise de sa découverte, ce qui est permis à tout inventeur, et sans plus d'examen il voudrait voir son système remplacer la notation ordinaire, à laquelle il trouve d'assez nombreux défauts, dont quelques-uns sont imaginaires, dont quelques autres sont réels. Le citoyen de Genève rédige sur son écriture musicale un mémoire fort bien écrit et très-spécieux qu'il lit à l'Académie des sciences le 22 août 1742. Dans ce mémoire , qu'il a plus tard développé sous ce titre : Dissertation sur le musique moderne , il pose les bases de la notation employée aujourd'hui par l'école Galin-Paris-Chevé, à quelques modifications près.
Il est curieux devoir avec quelle grâce parfaite et quel style persuasif un homme de génie peut disserter sur un objet qu'il ne connaît qu'imparfaitement, et dans quelles erreurs peut tomber un philosophe, ami de la vérité et redresseur d'erreurs par tempérament.
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 423
Rousseau serait mort aveu la conviction que Son système était de beaucoup supérieur à la notation ordinaire, sans un entretien qu'il eut avec Rameau. Ce grand musicien lui ouvrit l'entendement comme on rend à la lumière les aveugles par l'opération de la cataracte. « La seule « objection, dit Jean-Jacques Rousseau dans ses Confessions (seconde « partie, livre VII, alinéa 19), la seule objection solide qu'il y eût à faire « à mon système fut faite par Rameau. A peine le lui eus-je expliqué, « qu'il en vit le côté faible. -- Vos signes, dit-il,' sont très-bons en ce « qu'ils représentent nettement les intervalles et montrent toujours le « simple dans le redoublé ; mais ils sont mauvais en ce qu'ils exigent, « pour chaque intervalle, une opération de l'esprit, qui ne peut suivre « la rapidité de l'exécution. n
Cette objection dispensait de toutes les autres puisqu'elle montrait dans un système de lecture l'impossibilité de lire ce qu'il faut lire ; mais Rameau ne s'en tint pas là .
« La position de nos notes, continua•t-il, se peint à l'ceil sans le con« cours de cette opération. Si deux notes, l'une très-haute, l'autre très« basse, sont jointes par une tirade de notes intermédiaires, je vois du « premier coup d'oeil que l'une est jointe à l'autre par degrés con« joints; mais pour m'assurer chez vous de cette tirade, il faut néces« sairement que j'épelle tous vos chiffres l'un après l'autre ; le coup « d'oeil ne peut suppléer à rien. — L'objection, — reprend J.-J. Rous« seau, — me parut sans réplique, et j'en convins à l'instant. Quoi« qu'elle soit simple et frappante, il n'y a qu'une grande pratique de « l'art qui puisse la suggérer, et il n'est pas étonnant qu'elle ne soit « venue à aucun académicien; mais il l'est que tous ces grands savants « qui savent tant de choses, sachent si peu que chacun ne devrait juger « que de son métier. »
La leçon était dure pour les académiciens du temps de Rousseau ; mais, comme temps d'excellentes leçons, elle ne devait profiter à personne, ni dans le présent ni dans l'avenir.
Après Rousseau apparaît Galin, le génie même de la méthode , mais qui se défend hautement de vouloir substituer à la notation sur la portée la notation par les chiffres.
« ... On s'aperçoit ici combien seraient dans l'erreur sur le fond de ma méthode ceux qui, ayant vu chanter mes élèves devant des chiffres, auraient pris ces chiffres pour le moyen qui me sert à les instruire... Mais il y a plus par rapport aux chiffres, (t'est qU'ils ne sont pas même
451 LA MUSIQUE. LES MUSICIENS
dans l'anaingie des idées que je viens d'exposer.‘. C'est donede pure fantaisie que je lui enseigne ; ruais il faut convenir qu'elle est si Mn- mode pour l'usage particulier, tout papier y étant propre, qu'elle .mérite bien d'être connue, indépendamment de celle dont on se sert. C'est par là que j'ai voulu rendre !minutage à la mémoire de son illustre auteur, sans prétendre, comme lui, de la substituer à l'écriture vulgaire... Au surplus, si l'on voulait rendre usuelle la notation par chiffres, il faudrait faire de notables améliorations aux principes de Jean-Jacques Rou sseau. On ne pourrait pas , par exemple, ne noter qu'en ut, comme il l'entendait... Quoi qu'en ait dit, le célèbre Jean-Jacques, la transposition n'est point facile sur les chiffres, même de la voix ; l'oeil a une peine extrême à voir un chiffre dans un autre ; au lieu que sur les portées, à cause de la similitude de disposition des notes sur les diverses clés, la transposition est aisée, quand on s'est accoutumé à . ne dénommer les notes sur les barreaux que par leurs intervalles respectifs.
Vous venez de lire cet aveu de Galin. J'en veux tirer une observation tout au moins fort curieuse. Galin est la première personne de cette trinité musicale en une seule méthode, qui a nom, vous le savez, méthode Galin-Paris-Chevé, et M. Émile Chevé présente dans cette même méthode M. Aimé Paris e comme le plus courageux et le plus brillant disciple » de Galin. Or M. Aimé Paris, répondant à M. de Morny, lui dit: « Non, monsieur le comte, nous ne voulons pas de la portée, nous repoussons la portée. (Voir le Journal des Débats du 19 février 1861, et réfléchir à l'instabilité des choses humaines en se rappelant cette amu- sante boutade de Voltaire : a Si quelque société de gens de lettres veut entreprendre le Dictionnaire des Contradictions, je souscris pour vingt volumes in-folio. »)
Pour prouver jusqu'à quel point le système de notation usuelle est vicieux, illogique, barbare, abrutissant, et sans doute aussi pour justifier cette question très-réjouissante de M. Émile Chevé au chef illustre de l'école musicale française, Monsieur Auber, savez-vous lire? M. Aimé Paris a noté la phrase que voici:.
-47"-e".1 e--.!
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 4%5
Voilà donc comment un fanatique de la musique en chiffres peut écrire la musique sur la portée quand il veut s'en donner la peine. Voici comment un simple musicien,— ce qui est bien différent,— l'eût écrite tout naturellement et très-aisément
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Ce procédé plaisant de M. Paris 'rappelle le passage suivant de son maître M. Galin : a Les musiciens no manquent pas de signes nécessaires à une bonne écriture, mais souvent ils les emploient de manière à la rendre illisible ; ils écrivent la musique comme était écrite cette inscription sur l'une des voies ascendantes de la hutte Montmartre : es spic ILEC CE MIN AU XANES ; cette inscription , quoique composée avec les signes convenables, est indéchiffrable.par le mauvais arrangeaient de ces signes, et il est difficile d'y :reconnaître cette phrase, qui devient très•lisible dès qu'elle est écrite convenablement : C'EST ICI
LE CHEMIN AUX ANES. s
Après Galin voici venir M. Aimé Lemoine, un de ses élèves favoris et un des continuateurs de sa méthode. « L'usage du chiffre, dit-il, n'a jamais été, dans les idées de Galin, mon maitre, non plus que dans les miennes, autre chose qu'un moyen particulier d'étude, un utile auxiliaire, surtout au début, où la netteté, la clarté et la précision des signes sent d'une si grande importance pour l'élève... A mesure, en effet, qu'on avancera dans l'étude et que les opérations de lecture se compliqueront en raison même de la multiplicité des signes, du temps plus bref et de la rapidité plus grande des mouvements dans lesquels doivent se faire ces opérations, la supériorité de l'écriture usuelle ira toujours se manifestant de plus en plus : c'est que l'oeil alors ne voit plus dans les groupes de notes des signes individuels, mais des figures, des mots enfin qu'il reconnaît et qu'il saisit rapidement. »
Voilà qui est fort bien ; mais la notation par chiffres a d'autres inconvénients qui la feraient rejeter des véritables musiciens, alors même qu'elle serait facile à lire dans tous les cas. Le seul avantage qu'elle présente pour les commençants est de ramener tous les tons majeurs et
LA MUSIQUE: LES MUSICIENS
mineurs aux seuls tons (l'ut majeur et de la mineur. Mais cet avantage doit ètre repoussé comme dangereux par Ions ceux qui ne veulent pas s'en tenir: aux éléments de l'art et prétendent à devenir véritablement musiciens ; il est théoriquement inadmissible et fait de ce système une véritable impasse.
Écoutons encore un 011 ire disciple de Galin, d'auteur du Solfége analytique et de la Musique a pp, i se sans maitre, M. Juë.
« Ge toutes les modifications que j'ai apportées au Méloplasle de Galin, je ne citerai ici que ma notation snonoganirnique, parce qu'elle a fait faire nn pas à la méthode en supprimant l'emploi des chiffres et en rendant au point de prolongation la propriété que ce système lui avait enlevé... Si l'emploi des chiffres comme notation a l'avantage de réduire l'étude à une seule gamme, les chiffres ont, d'un autre côté, le grave inconvénient de ne point conduire à la lecture familière de la portée, et môme. d'en éloigner étrangement par leur incompatibilité et par le secours qu'ils offrent à la pAnnssz. if Diable! la paresse étant un des péchés capitaux, et les péchés capitaux nous rendant passibles des peines éternelles de l'enfer, c'est donc tout droit à l'empire des ténèbres que nous conduirait la notation de Jean-Jacques 1... Poursuivons. M. Jué, qui, pendant douze ans, a pratiqué le chiffre et l'a fait pratiquer à ses élèves, ajoute cette déclaration à celle que nous venons de lire : « Les chiffres tournent la difficulté sans la renverser ; ils font ressortir les inconvénients du système reçu, mais ils n'enseignent point à s'en accommoder ; et c'est pourtant là qu'est la question, puisqu'il est impossible de s'y soustraire, quelque habile qu'on soit d'ailleurs.
Il serait inutile, après ces citations, d'insister sur les défauts essentiels de la notation par chiffres, absolument mauvaise, nous dit M. Chevé, pour presque toute la musique instrumentale défectueuse lorsqu'il s'agit de musique vocale modulée, ajoutent tous les musiciens, et si défectueuse, qu'on est toujours embarrassé de savoir s'il faut altérer les signes ou pratiquer des soudures.
Les défauts si nombreux de cette notation devaient nécessairement apporter le trouble et l'indécision dans l'esprit de ses adeptes.
Nous avons vu M. Émile Chevé déclarer M. Aimé Paris le plus coursgeux et le plus brillant disciple de Galin, bien que le maître rejette de
4. Il est vrai quo I!. Chevd, si souvent en contradiction avec lui-rame, dit ailleurs dans la Mouline et k• lion Sens, p. 41 et 43, que le chiffre peut rendre toutes les complications d'une partition d'opéra e.—Quels tableaux de logarithmes I
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 427
la pratique ' la notation en chiffres,—que ce disciple adopte exclusivement, — et bien aussi quo M. Chevé condamne la notation usuelle comme un affreux grimoire, tout en reconnaissant cependant qu'il y aurait très-peu de chose à faire pour rendre excellente. cette abominable écriture musicale. A son tour, M. Aimé Paris déclare que M. due - qui, sous le rapport des chiffres, pense comme Galin et contrairement à le. Paris, lequel n'est pas toujours d'accord avec M. Chevé, — est à ses yeux « le plus capable de tous les successeurs de Galin » .
Que -de contradictions, bon Dieu l et quo de disciples le plus capable et le plus brillant de l'inventeur du _Aloplaatc, qui ne veulent pas ce que veut le maître. et veulent ce que le maître ne veut pas. a Galin, écrit M. Chevé, disait : Un, deux, trois, quatre ; nous disons : ta-fa, te- fè. D On assure, il est vrai, et je l'admets bien volontiers, que les chiffres offrent une économie de temps dans l'enseignement de la musique vocale appliqué aux personnes qui veulent simplement arriver à déchiffrer une partie dans un choeur facile, et se condamnent à ne rien comprendre à la musique instrumentale. Mais est-cc bien là un progrès ?
' J'avolv., si c'est un progrès, qu'il me laisse aussi froid que me laisserait l'invention d'un alphabet qui, en moins de temps qu'il n'en faut pour apprendre à lire par le moyen de nos lettres, mettrait le ignorants à même de lire deux cents mots, par exemple, mais deux cents mots seulement.
Le système des chiffres est anti-musical, et il serait, en vérité, superflu d'insister sur ce point vis-à -vis de tous ceux qui joignent à la pratique musicale quelque bon sens et la moindre impartialité. Au reste, ceux qui vaudraient s'éclairer complétcment à ce sujet pourront le faire en lisant la remarquable brochure imprimée en 1860 sous ce titre : Observations de quelques musiciens et de quelques amateurs sur la méthode de musique par III. le docteur Cloevé. Cette brochure a pour signataires Auber, Carafe, Clapisson, Ermel , Foucher, Gide, Gounod, Halévy, Jornard, le général Mellinet, Monnais, Niedermeyer, Rodrigues, Ambroise Thomas, Varcollier, Berlioz, Dietsch, Georges Kastner, d'Or-
I . Dt. Aimé Paris avoue qu'il n'est point un musicien pratique. « J'avais été, dit-il, malgré mon aptitude négative pour la pratique acceptable de la musique, l'élève de prédilection de Galin, qui avait compris que, Malgré cette infirmité de ma nature, je pourrais être un des plus fermes défenseurs de ses doctrines. ,
(Journal la Rdropme, du 44 septembre 48644
28
498 LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
tique; Bazin, Pasdeloup. Nous ne citerons de cette brochure que les lignes suivantes :
« On connaît le piano transpositeur. C'est une mécanique fort appréciée des ignorants, laquelle se manoeuvre à l'aide d'une clé. Lorsque, par hassrd, un musicien instruit pose la main sur un piano transpositeur, s'il entend la touche qui doit sonner l'ut, sonner le fa ou le sol', il éprouve l'impression pénible que cause le mensonge aux âmes honnêtes, car ce piano ment. Eh bien I le piano transpositeur est la réalisation matérielle du système de M. Chesté. Il en est l'image visible et tangible. M. le professeur Chevé réduit la voix. humaine, organe intelligent d'une 'volonté intelligente, à l'état de machine ou de mécanique. Car le chanteur nient lorsqu'il altère la sincérité de l'intonation, lorsqu'il transpose, sans avoir la conscience de ses actes et de ses opérations.
On ne saurait mieux dire. Ce n'est point simplifier l'enseignement que de trouver de semblables facilités; c'est étouffer l'intelligence des élèves, c'est en faire des machines à solfier, non des musiciens. Il est de certaines difficultés qu'il faut savoir vaincre, car elles sont inhérentes à l'esprit même de l'art ou de la science qu'on veut connaître. On n'est pas plus musicien eu solfiant des notes dont on ne comprend pas le rôle tonal, qu'on n'est organiste parce qu'on tourne la manivelle d'un orgue de barbarie. En toute chose il faut savoir ce qu'on fait pour le bien faire. Il ne convient pas plus de nommer toutes les toniques majeures ut et toutes les toniques mineures la, qu'il ne convient de chercher à remplacer les différentes clés en usage par une seule. Nous engageons M. Alexis Azevedo, qui ne trouve pas, dans son arsenal,d'armes assez affilées pour combattre les partisans des clés diverses, et qui même, dernièrement, a exposé un système de son invention pour les remplacer toutes par une clé unique, à méditer les lignes qui suivent. Il s'agit d'un compte-rendu du solfége d'artiste de Panseron :
« En outre, M. Panseron propose, avec tous les ménagements imagi-
• nables, un système fort ingénieux pour écrire la musique sur une seule clé.
• mais il reconnais, avec tous les hommes de sens, que la musique écrite sur
• une seule clé aurait l'inconvénient de rompre la tradition, et celui encore
. plus grand d'empêcher l'enseignement de la transposition. Or la transposition a est le complément indispensable de toute bonne éducation musicale , puis. qu'elle donne les moyens d'écrire pour les divers instruments qui ne sont 4 pas au diapason , et ceux non moins utiles de mettre les accompagnateurs sa
• position de se conformer aux exigences journalières de la voix des chanteurs.
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 429
Dore, tout système d'écriture musicale sur urée seule clé est un ItVE IMPOSt SUE que nous félicitons M. Panséron d'avoir repoussé,
Ces réflexions sensées sont de M. Alexis Azevedo lui—même, L'homme absurde est celui qui ne change jamais, dit le plus complaisant des proverbes.
Et maintenant que nous avons dite sincèrement ce que nous pensons de la notation en chiffres, nous nous sentons à l'aise pour rendre hommage à M. Émile Chevé comme démonstrateur et comme propagateur ; aux efforts presque surhumains qu'il n'a cessé de faire jusqu'à sa mort pour le triomphe d'une idée qui ne pouvait pas triompher,mais qui n'a pas été sans influence suris vulgarisation de la musique parmi le peuple et sur le mouvement progressif, assurément très—notable, accompli depuis quelques années dans l'enseignement primaire de cet art. Il est très-vrai, je l'ai dit et je me plais à le répéter hautement, que la méthode Galin-Paris-Chevé a stimulé l'ardeur des didacticiens, et qu'ils ont tous plus ou moins puisé dans ce livre si souvent lumineux, quoique parfois étrangement faux, même grotesque ', mais vigoureusement conçu,
4. M. Émule Choyé, qui n'était point un musicien pratique et n'avait appris la musique quo très-tard, s'exagérait extraordinairement les difficultés de cet art. Par exemple, craignant quo ses élèves ne pussent apprendre par coeur l'ordre si naturel dans lequol se trouvent placés la clé les dièses et les bémols pour constituer les différents tons, et qui ne sort autre chose que deux progressions régulières, deux suites de quintes et de quartes, Al. Chevé, s'inspirant de M. Paris, employait les moyens burlesques que voici :
E s'agit, écrit-il, do pouvoir dire quelle est la tonique avec un dièse, deux dièses, trois dièses, etc., un bémol, deux bémols, trois bémols, etc.
u La mnémotechnie va nous fournir ici le moyen de répondre vite et bien à ces diverses questions.
u Moyen mnérnoniraw pour tes tons ppr dièses. — Remarquez que, lorsque l'on a une armure par dièses, la tonique porte successivement les noms sol, ré, la, mi , si, fi , te, selon que l'armuro présente un , deux, trois, quatre, cinq, six, sept dièses.
.^ Si nous traduisons les mots armure par dièses par les mots armure de la déesse , et les mots sol, ré, la, mi, si, fi, te, par las mots sau rez ta mis si fais taie , nous pourrons construire la petite phrase suivante , dans laquelle l'idée d'armure par dièses se trouve forcément liée avec l'ordre des tons par dièses. Voici la phrase mnémonique :
Pallas pouvait dire au téméraire qui la bravait : e Essayez (rentamer l'Amman BE LA liÉESSE, et vous saurez, terni , si fais taie (c'est-à -dire si je fais seulement une taie sur
SU., RÉ, es, MI, SI, FÈ, né.
Os sera suffisamment maitre de la phrase mnémonique,. lorsque l'idée d'armure par (Uses réveillera celle'd'annure- de la déesse, et que celle-M, à sort tour , vous donnera la phrase saurez' terni , si fais taie': phrasa que l'on traduit avee plus grande facilité'par les mots sol, ré, la, oui, si, fi, Lé.
430 LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
habilement conduit, riche d'observations et d'inventions. En quelques mots, M. Mercadier, un des propagateurs les plus dévoués de cet enseignement, en expose les principes au double point de vue théorique et pratique.
a Dans la méthode musicale Galin-Paris-Chevé, les principes théoriques sont : la gamme provenant d'une succession de quintes; l'égalité des secondes majeures ,.le mode invariable et les tons variant de hauteur, mais identiques entre eux; les divisions et les subdivisions de la durée en deux ou trois parties seulement, etc. Les pilneires et procédés pratiques sont : une langue et une écriture uniques pour chaque mode, quel que soit le ton ; pour l'intonation, l'usage des sons des accords parfaits pour servir de points d'appui à ceux des accords de septième de sensible; pour les modulations, l'emploi des soudureset des syllabes de mutation ; pour la mesure, la langue des durées d'Aimé Paris et le chronornériste de Gain; en général, le procédé qui consiste à marcher du connu à l'inconnu et à séparer les difficultés pour s'en rendre successivementmaitre, etc.
Voilà les principes,voilà les procédés; en un mot,voilà la malade de l'école GalimParis-Chevé; elle est là et pas autre part, et elle y est tout entière. Ces
« Apprenez donc par coeur cette petite phrase saurez l'ami, si fais taie, et vous y trouverez le nom do vos sept toniques par dièses : sol, ré, la, mi, si, fa, té.
s Pour trouver le nom de la tonique avec cette petite phrase, il suffit simplement de compter autant de monosyllabes qu'il y a de dièses à la clé. S'il y a un dièse à la clé , on dit sou, ton de soi; s'il y a deux dièses, on dit : sou-•ez, ton de ré ; s'il y a trois dièses, on dit : sau-rez, l'a, ton de la, etc. ; c'est-à -dire que la dernière syllabe appelée donne le nom de la tonique. Il suffit donc, pour avoir la tonique, d'appeler autant de syllabes qu'il y a de dièses à la clé ; ce moyen ost infaillible.
e Si l'on désire savoir combien il y a de dièses dans une gamme donnée, il suffit de compter dans la petite phrase saurez l'ami , si fais taie, combien il faut dire de syllabes pour arriver au nem de la gamme donnée : le nombre des syllabes comptées sera le nombre des dièses contenus dans cette gamme. Exemple combien y a-t-il de dièses dans la gamme de sol? — Salt , un ; combien dans celle de ri ?— sau-res, deux ; combien dans celle de la ? — sau-rez, la, trois, etc. C'est-à -dire qu'il y a autant de dièses dans la gamme qu'il a fallu compter de syllabes pour arriver au nom de cette gamine.
é Moyen mnémonique pour les tons par bémols. — Remarquez que lorsque l'on a une armure par bémols, la tonique porte successivement les noms, fa, sou, tees, leu, reu, jeu, teu , selon que l'armure présente sise, deux, trois, quatre, cinq, six , sept bémols.
« Si nous traduisons les mets armure•par bémols par les mots armure bien molle; et les mots, fa, sou, mou, leu, reu, jeu, leu, par las mots fat! se meut l'heure, je te, nous pourronS faire la phrase suivante, dans laquelle l'idée d'armure par bémols est forcément liée avec l'ordre des tons par bémols. Voici la phrase mnémonique :
« Un paladin pouvait dire à son adversaire « Si tu n'as pour te couvrir qu'une AREURE BIEN MOLLE, fat I se meut 1 'heu re , je te (c'est-à -dire l'heure arrive où je te pour-
FA-SEU-SIEU-1.131>ItE13-JEU-TEM
fendrai). o
. a Apprenez donc par CAZOUT cette petite phrase : fatl se meut l'heu re , je te et vous y trouverez le nom de vos sept toniques par bémols : fa, seu , mem, leu, reu, jeu, zeu.
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 434
principes, ces procédés, cette méthode existent indépendamment de toute espèce de signes qui ne servent qu'a leur application plus ou moins facile : la méthode existait avant les signes, comme les lois de la pesanteur existaient avant que Galilée ne les eût exprimées d'une certaine manière en formules.
Tout n'est pas inattaquable dans les bases'de cet enseignement; mais, quelle que soit la valeur de certains de ces principes, il faut reconnaître qu'ils sont présentés, dans la méthode Galin-Paris-Chevé, avec beaucoup de clarté généralement, et qu'on ne saurait reprocher à cc livre ce qui avait surtout manqué aux traités de musique élémentaire jusque dans ces dernières années, la méthode.
Mais si l'enseignement de la musique doit déjà beaucoup directement ou indirectement aux travaux de MM. Paris et Choyé et de M" Chevé (tous les trois morts aujourd'hui!), il leur devra plus encore, par la suite, quand le temps aura suffisamment usé l'erreur et poli la vérité, suivant l'heureuse expression de M. le duc de Lévis. Alors on oubliera les contestations passionnées et si tristement inconvenantes trop souvent des champions en délire du chiffre, pour ne se souvenir que des modifications profitables dont ils seront les auteurs. Déjà M. Amand Chevé a banni de sa polémique l'esprit d'intolérance, aimant mieux convaincre par des raisons, s'il se peut, que de s'imposer par la violence et l'intimidation. C'est avec politesse que, dans son journal l'Avenir musical (exposé avec ses livres d'enseignement), il combat les adversaires du chiffre, qui ne sont pas toujours, j'en offre un exemple, les adversaires de toute sa méthode. Il faut dire que M. Amand Chevé est un excellent musicien, un compositeur distingué, et qu'en cette qualité il a dû, in petto, reconnaître bien des défauts à cette fameuse notation par chiffres, qu'il lui faut pourtant respecter dans son ensemble comme un héritage paternel. Écoutez plutôt cette déclaration solennelle qui a tout le caractère d'un serment passionné :
« Jamais, écrivait M. Émile Chevé, on n'abandonnera la cause du système chiffré ! On a tiré l'épée on en a jeté au vent le fourreau! c'est fatal! nous l'avons voulu'
Le jeune directeur de l'école du chiffre, écrit M. Meschelès dans la Chronique musicale, rejette certaines doctrines absolues de ses prédécesseurs: il n'y a rien en ceci qui doive surprendre. M. Amant' Choyé est un bon musicien: son père et son oncle n'étaient que d'excellents professeurs. Que 31. A. Chevé ait un fils , et il est possible que celui-ci écrive de jolis opéras comiques en clés de sol, d'ut, et de fa, ni plus ni moins que MM. Gevalirt et Félicite David, du com ité de patronage.
M. Moschelès a bien jugé de l'esprit hésitant de E. Amand Chevé. S'ai sous les yeux
LÃ . MUSIQUE , LES MUSICIENS
Cette sorte de point d'honneur à soutenir quand même un système qu'on a reconnu soi-même insuffisant contre un système universellement' admis, consacré par tous les chefs4l'œuvre , et qui d'ailleurs n'aurait que peu de modifications à supporter pour étre excellent, est vraiment une curiosité psychologique digne de trouver sa place dans l'histoire, hélas I si longue, du fanatisme humain.
Fanatiques, les apôtres le sont tous : autrement ils ne seraient pas apôtres, et M. Émile Chevé s'est qualifié lui-môme d'apôtre de la musique.
Heureusement tout s'épure et tout s'équilibre avec l'expérience et la raison qui est l'ennemie du fanatisme.
Les fakirs de la nouvelle doctrine, — comme, si la notation par chiffres n'était pas déjà bien vieille ', — feront bientôt, il faut l'espérer, place à des esprits plus calmes et plus soucieux des véritables intérêts de l'art. En somme, et malgré leurs erreurs et leur intolérance. MM. Ghevé et Paris et Mm° Chevé sont désormais des noms inséparables de l'histoire des progrès de l'enseignement musical, gloire qui, à coup sûr, en vaut bien une autre.
Post-scriptum. — Pour avoir publié l'appréciation qu'on vient de lire sur la méthode Galin-Paris-Chevé, appréciation faite de notre pari sans aucune passion, sans parti pris aucun, dans le seul intérêt de la vérité qui devrait être l'intéret de tous, je me suis exposé pendant plusieurs semaines aux critiques de tous ceux qui, de loin ou de près, se rattachent à la méthode. Quelques-uns des partisans de l'École du chiffre sont des gens instruits, bien élevés, occupant dans le monde une position honorable et dont la controverse ne s'éloigne jamais du ton de la parfaite convenance. D'autres sont des hommes grossiers, et j'en connais même dont la vie n'est pas parfaitement honorable. Ces derniers, naturellement, parlent leur langue, qui est celle des gens mal élevés.
Ils ont une ambition : ils espèrent qu'en inspirant le mépris de ceux
une véritable profession do foi, écrite dans l'Avenir musical , du 4er janvier 1867, sous ce titre significatif : La période nouvelle. Il y est dit : « Ni le chiffre ni la portée ne sont la a musique, quoi qu'en disent parfois le préjugé et la routine : nous avons professé bau- a tenant et nous proclamerons de plus en plus que l'écriture en musique n'est qu'un « chemin, et que de même que plusieurs chemins vont â Rome, plusieurs sortes d'écriture « peuvent aboutir à la connaissance et à la pratique de l'art musical qui est le but commun « de toutes les écoles. n C'est parler d'or.
4. Vieille notation, en effet. Avant Rousseau, le jésuite Souhaitty avait fait con-
naître en 1677 un moyen complet de notation au moyen des sept premiers chiffres, et un autre jésuite, le P. Ulloa , a mis cette méthode à profit dans un ouvrage imprimé à Madrid en 4747.
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 433
qui les litent, ils inspireront aussi la colère de leurs antagonistes. Leur punition, — juste punition, — est de n'inspirer à ces derniers que la plus entière indifférence. Ils ne voudront jamais croire qu'on puisse promener pendant huit jours, dans les poches de son paletot, un. de leurs articles les plus injurieux, sans trouver cinq minutes pour le lire. C'est pourtant l'exacte vérité. Quel dépit, s'ils pouvaient acquérir cette certitude ! Ils seraient capables , par désespoir, de changer de profession'et d'en prendre une honorable. Mais leur illusion les garantit d'une pareille extrémité.
De ces aristarques je ne m'occuperai pas , bien entendu. Mais je me ferai toujours un devoir empressé de prendre en considération les explications fournies par des hommes tels que M. E. L'Épine , par exemple, qui, en sa qualité de secrétaire du comité de patronage pour la propagation de la méthode Galin-Paris-Chevé, n'a pas cru devoir laisser sans réponse l'examen qu'on a lu de cette même méthode.
« M. Comettant, écrit au Ménestrel M. L'Épine, a bien voulu consacrer six « colonnes à « l'École du chiffre «. Son article ne renferme pas d'arguments « nouveaux, et je lui ferai remarquer que c'est depuis qu'on les a produits que « la méthode Galin-Paris-Chevé a grandi dans le monde. Il pouvait faire un « travail ;plus concluant, et je regrette qu'il n'y ait pas employé son talent. Il « combat presque exclusivement le chiffre et lui a réservé la plus grande partie « de son article; mais repousser le chiffre, ce n'est pas repousser la méthode. « Le chiffre est un moyen et non un but. Il faut croire toutefois qui si des mil« liers de personnes l'ont adopté sur toue les points du globe, c'est qu'il pré« sente quelques avantages.
« Lorsque , laissant de côté le vif de la question , M. Comettant groupe « quelques exemples qui lui paraissent comiques , ne fait-il pas un peu comme « cet historien qui, voulant apprécier César , se bornait à dire qu'il était « chauve ?
« II semblerait que les musiciens ont tous condamné les principes de Galin, de Paris et de Chevé. M. Comettant me parait oublier que Rossini, Félicien « David, Gevaért, Lefébure-Wély , Th. de Lajarte , Membrée, Offenbach, le « prince Poniatowski, le prince de Polignac, etc., qui ne passent pas pour être « absolument dépourvus de mérite, font partie de notre comité.
« Le temps des discussions stériles est passé.Tant que les personnes que nous « respectons ne seront pas en cause, nous nous abstiendrons. On a le droit « d'attaquer, nous ne répliquerons que par des faits. Il a été répondu aux argu« ments qu'on nous présente : qu'il s'en produise de nouveaux, nous les exa« minerons sérieusement et sans parti pris. Nous voudrions qu'on comprit bien a que nous ne sommes belliqueux qu'à contre-coeur; mais nous avons une foi « entière dansla cause que nous défendons. On ne nous contestera pas d'étre « convaincus; qu'avons-nous à gagner à tout ceci ?
« Lorsque les souvenirs d'une polémique regrettable se seront effacés ;
&;IS LA MUSIQUE, LES MUSI( 1EN S
« lorsqu'on aura bien voulu comprendre que nous ne sommes.pas si révolu-
« tionnaires qu'on cherche à le faire croire; — lorsque cinq ou six personnes
^ qui ont emprunté à de, discussions dont nous ne voulons pas le retour une
« importance factice, sui ont pris leurs invalides: —alors, adoptant flanche-
« ment ce que les procédés de chaque méthode ont de bon,Guelfes ou Gibelins,
« nous unirons nos espérances, nos ardeurs, nos efforts, nos convictions, pour
« le mieux des intérèts de l'art et de la morale. La musique, au lieu d'être un
« engin fie guerre , comme au temps de Josué devant Jéricho , deviendra
« une source bienfaisante et féconde , comme au temps d'Ampbyon, au pays « thébain.
h ne veux rien éluder, et M. Ernest L'Épine me permettra de répondre à tout. Reprenons donc paragraphe par paragraphe les raisons qu'il nous objecte
« Son article ne renferme pas d'arguments nouveaux, et je lui ferai
« remarquer que c'est depuis qu'on les a produits que la méthode
« Galin-Paris-Cbevé a grandi dans le monde. »
Voici à ce sujet ce que je lis dans l'Écho des Orphéons :
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